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Hyperhumains

par | 16 mai 2019 | Art contemporain

Ici, le temps semble s’être arrêté. L’être humain, dans sa quête d’immortalité, laisse les machines s’introduire peu à peu dans son corps et son esprit. Immersion dans l’univers pictural de Sébastien Mettraux, où le transhumanisme est maître-mot, tandis que l’ombre du memento mori plane sur les vanités qui ornent les murs de la galerie Gowen Contemporary.  

The Modern Time
Nous voilà immergés dans un monde mécanique, un lieu aux airs irréels dans lequel la machine semble être glorifiée. On y découvre des appareils dont on a de la peine à imaginer l’échelle et la fonction. Les couleurs vives de certaines pièces sont pourtant authentiques. Parmi ces bécanes figure celle d’un moulin Landi – Sans titre (Ex-Machina, SM 0007, 2016) – très courant dans les campagnes helvétiques. L’artiste, ayant grandi à Vallorbe et travaillé dans le secteur de l’industrie durant sa jeunesse, a tissé un lien étroit avec ce genre d’objets. Il a en effet été témoin des transformations du paysage industriel de la région. Les usines qui y produisaient des objets du quotidien ont dû s’adapter à la demande actuelle, axée sur l’industrie médicale et pharmaceutique. En contemplant les oeuvres de Sébastien Mettraux, on ne peut s’empêcher de penser au Temps Modernes de Charlie Chaplin, dans lequel l’homme se retrouve aspiré par la machine. On est amené à se poser la question qui fâche depuis le début de la révolution industrielle: la machine, va-t-elle nous remplacer?

Cette évolution est exaltée dans Sans titre (Ex-Machina, SM0046, 2019) où l’on découvre la danse frénétique de tuyaux expulsant un liquide d’un violet intense, nécéssaire au refroidissement du forage d’un métal destiné à une prothèse dentaire. Ici aussi, nous retrouvons des couleurs vives, bien loin de celles que l’on s’imagine lorsque nous pensons à de la métallurgie. Plus loin, on découvre deux toiles évoquant la technologie s’immisçant dans le corps humain. Une prothèse de hanche flotte parmi des chardons devant un bassin tandis que des tiges semblent renforcer une colonne vertébrale. Sébastien Mettraux déconstruit la représentation classique de la vanité, où les objets sont habituellement posés sur une table. Il y intègre des fleurs symbolisant la longévité, ce qui représente un paradoxe étant donné leur beauté éphémère. Ceci incarne bien l’état d’esprit de notre époque où l’on tente de repousser la mort au plus loin. A l’époque des vanités originales, cette dernière était une réalité bien plus palpable.

Sans titre (Ex-machina SM 0007), 2016
Sans titre (vanité n°6), 2018. Sans titre, (Ex-Machina, SM0046), 2019
© Julien Gremaud
Sans titre (Vanité N°9), 2018. Sans titre(vanité n°8), 2018. Sans titre, 2017.
© Julien Gremaud

La pêche miraculeuse
Parmi les oeuvres exposées, on retrouve des petites sculptures en bronze. Elles rappellent les appâts en plomb que l’on peut fabriquer soi-même. Cette possibilité de multiplication peut nous évoquer la pêche miraculeuse. Venant d’un village de pêcheurs, l’artiste crée un lien entre son art et son environnement où, à une autre époque, on fabriquait ces objets. La mission de cultiver, de nourrir, a depuis été remplacée par celle de soigner, de prolonger la durée de vie. Une reconversion qui a permis à l’industrie helvétique de perdurer.

Ces notions, on les retrouve dans les toiles qui ont pour thème la vie. Comme dans les vanités traditionnelles, elles sont présentes au travers de denrées alimentaires.  Dans Sans titre, (Vanité N° 8, 2018), on les retrouve sous forme de blé, faisant écho au moulin Landi qui se trouve en face. Le choix de cette céréale n’est peut-être pas anodin, car contrairement aux fruits que l’on peut trouver sur les vanités traditionnelles, le blé ne pourrit pas. D’ailleurs, bien que les fleurs fanent, on peut les conserver en les séchant.

Question de survie
Au sous-sol, comme si nous pénétrions dans un bunker, on retrouve des monochromes particuliers. En effet, ces trois oeuvres sont conçues à base de bleu de Prusse médical. Elles pourraient donc être léchées par leur futur acquéreur, en cas de besoin. Ici, les traditionnelles capsules d’iode issues des laboratoires helvétiques ont été remplacées par l’Antidotum Thallii-Heyl ayant pour effet de protéger la thyroïde contre le césium 137 et le thallium. L’artiste a bénéficié d’une dérogation pour obtenir des grandes quantités de ce pigment. Il a travaillé avec une technique qui se fait de plus en plus rare de nos jours, la tempera à l’oeuf, qui donne ce résultat un peu grainé, car ce pigment est bien plus épais que le bleu de Prusse traditionnel. Tel un véritable kit de survie, on retrouve la notice au dos de la toile. Chaque toile correspond à une dose complète de traitement individuel en cas de contamination au césium. Ces tableaux sont très liés à Vallorbe, lieu de résidence de l’artiste, où les habitants vivant près de la centrale nucléaire de Mühleberg reçoivent tous les trois ans de nouvelles capsules. Ils rappellent l’un des thèmes généraux de l’exposition, à savoir la survie et la vie éternelle

Bleu de Berlin (Antidotum Thallii-Heyl®) 1, 2018
Sans titre (Vanité n°2), 2018

La vie éternelle
Un des autres thèmes récurrent dans cet accrochage est le remplacement, la substitution de l’homme par la machine, l’échange d’une ou de plusieurs parties de notre corps défaillantes par la technologie. Evoluant dans un monde où le numérique est omniprésent, l’artiste s’interroge sur le transhumanisme. «Dès les années 2030, nous allons, grâce à l’hybridation de nos cerveaux avec des nano-composants électroniques, disposer d’un pouvoir démiurgique.»

Cette citation récente de Ray Kurzweil, ingénieur en chef de Google, interpelle. Depuis plusieurs années, nous avons la possibilité de faire renaître entièrement certains organes grâce au cellules souches. Quant à l’ostéosynthèse, elle permet de consolider nos vieux os. Certains chercheurs émettent même l’hypothèse d’améliorer le cerveau humain afin que nous soyons plus performants, ou encore de contrôler l’ADN des générations à naître, en les débarrassant de gènes considérés comme défaillants.

On ne peut que constater que l’homme n’a jamais autant été préoccupé par la vie éternelle. Comme si la machine avait déjà pris le dessus sur l’Homme en poussant ce dernier à rejeter ses imperfections ou en gommant ce qui le différencie d’elle: la mort.

A découvrir jusqu’au 24 août à la Galerie Gowen Contemporary.

Sans titre (Vanité n°3), 2018. Sans titre (Vanité n°6), 2018
© Julien Gremaud

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