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L’art de se mettre en scène ou en danger?

par | 29 octobre 2018 | Art contemporain

Un homme nu promené en laisse, un autre dont la bouche est cousue, une femme blessée au ventre qui se tient depuis six heures près d’une table sur laquelle sont disposés des objets allant de la rose à la scie à métaux. Non, nous ne décrivons pas une salle de torture, mais bien plusieurs performances d’artistes qui ont eu lieu dans un musée, dans une galerie ou dans l’espace public. Se mettre en danger pour dénoncer ou revendiquer est un phénomène qui ne date pas d’hier. Décryptage d’un univers où le corps ainsi que la souffrance psychologique et physique sont au centre de tout.

On se souvient bien de Cut Piece, la légendaire performance de Yoko Ono en 1964. Assise sur une scène dans son plus joli tailleur, l’artiste avait placé une paire de ciseaux devant elle. Le public était invité à venir découper une petite partie de ses vêtements que chacun pouvait emporter chez soi. L’un des buts de la performance consistait à observer le comportement des gens lorsqu’une directive leur était assignée. L’artiste restait immobile et sans expression tout au long de la performance. Avec Cut Piece, elle critiquait aussi l’engagement limité des artistes en général. Elle voulait que les gens puissent prendre ce qu’ils veulent, à la manière d’un don, dans un esprit proche de la philosophie bouddhiste. Bien entendu, la performance demeurait avant tout un acte féministe mettant en évidence la vulnérabilité féminine. En restant immobile, l’artiste proposait une subtile métaphore de la place assignée aux femmes dans la société à cette époque, mettant en lumière le sexisme ambiant. Le paroxysme était atteint lorsque l’artiste finissait par se retrouver entièrement dévêtue sur scène. Considérée comme l’une des pionnières de l’art participatif, Yoko Ono a marqué les esprits avec cette œuvre. Initialement exécutée à Tokyo, elle reproduisit cette performance au Carnegie Recital Hall de New York en 1965 et à Paris en 2003 et ne manqua pas d’inspirer de nombreux artistes.

Cut Piece (1964)

En Autriche, la manière dont Valie EXPORT mit son corps à nu ne laissa personne indifférent. Ses performances avaient pour vocation de remettre en question le rôle de la femme dans le cinéma et dans la publicité. C’était le cas dans Tapp und Tastkino Biograph (1968) où elle proposait aux passants de toucher sa poitrine en passant les mains au travers d’une boîte en carton représentant une télévision, ou encore avec Aktionshose: Genitalpanik, où elle entrait dans un cinéma pornographique avec un pantalon découpé à l’entrejambes, laissant apparaître ses parties génitales. Face au public, elle demanda aux hommes présents dans la salle s’ils ne préféraient pas plutôt parler avec une femme réelle. Il faut dire que Valie EXPORT avait un goût prononcé pour la provocation, à commencer par son nom d’artiste, EXPORT, emprunté à une marque de cigarette américaine. Une manière de s’affranchir du nom de son père ou de son mari, bouleversant ainsi l’ordre établi.

Marina Abramović utilise son corps comme seul moyen d’expression. Ses créations, qu’elles soient performances ou clichés, s’articulent autour des sentiments troublants que sont le manque, la douleur, la persévérance et la confiance. Elles explorent par tous les moyens les frontières de la souffrance physique et psychique, abordant des questions existentielles tout en entretenant l’art de provoquer et d’interpeller. Le corps devient le véhicule d’un concept. L’artiste ne cherche pas à évoquer le désir ou la féminité en employant la nudité mais plutôt de s’en servir comme un intermédiaire exacerbant les sentiments de souffrance lors de ses performances. L’artiste va même jusqu’à se blesser volontairement. Souvent accompagnée de son compagnon Ulay, elle crée des mises en scènes illustrant les mécanismes de la violence entre hommes et femmes.

Le concept de sa perfomance Rhythm 0 (1974) était similaire à celui de Cut Piece de Yoko Ono dans la mesure où il dévoilait ce que les gens étaient capables de faire dans des circonstance inhabituelles, illustrant ainsi un processus concret d’objetisation d’une personne. Dans une galerie, l’artiste se tenait immobile à côté d’une table sur laquelle se trouvaient des objets mis à disposition des visiteurs. Ceux-ci étaient classés en deux catégories: les uns étant considérés comme inoffensifs (parfum, raisin, pain, plume… ), les autres comme étant destructeurs (bougie, ceinture, chaîne, fouet, paire de ciseaux et même pistolet chargé). Pendant six heures, l’artiste restait immobile et donc entièrement soumise au bon vouloir des visiteurs qui avaient pour seule consigne l’énoncé suivant: « Sur la table, il y a 72 objets avec lesquels vous pouvez me faire ce que vous voulez. Performance. Je suis un objet. Je prends la responsabilité de tout ce qui se passera dans ce laps de temps. »

Selon l’artiste, le public était au début plutôt timide et pacifique, mais certains devenaient rapidement sadiques. « L’expérience que j’en ai apprise est que si vous laissez faire le public, vous pouvez être tué… Je me suis sentie vraiment violée: ils ont découpé mes vêtements, enfoncé des épines de rose dans mon ventre, une personne a pointé le pistolet vers ma tête et une autre le lui a retiré. Cela créait une atmosphère agressive. Après exactement six heures, comme convenu, je me suis levée et me suis dirigée vers le public. Tout le monde est parti, fuyant une réelle confrontation. »

Mais la performance la plus connue du grand public restera sans doute The Artist Is Present (2010) au MoMa à New York dans laquelle les visiteurs pouvaient s’asseoir face à l’artiste et la regarder dans les yeux. Cette performance dura en tout 736 heures et 30 minutes. A chaque jour d’ouverture, Marina Abramović était présente sans aucune interruption jusqu’a la fermeture du musée. Une performance qui mit son corps à rude épreuve, et qui fut très éprouvante pour l’artiste.

Rhythm 0 (1974). © Tate
The Artist Is Present (2010)
Dans le domaine de la résistance physique, on ne peut passer à côté de Pyotr Pavlensky qui nous habitue depuis déjà plusieurs années à des performances où il s’inflige des supplices de plus en plus violents. Dans l’une de ses actions de rue les plus spectaculaires intitulée Fixation, il se cloue le scrotum sur la Place Rouge en novembre 2013 en guise de protestation contre l’état policier de Vladimir Poutine. Peut-on y déceler un clin d’œil à Chris Burden avec Shot by a rifle, nailed to a car (1971), où l’artiste américain s’était crucifié à une voiture? Dans une autre de ses performances, Pyotr Pavlensky se suture la bouche lors du procès des Pussy Riot en 2012, afin de dénoncer l’absence de liberté d’expression. L’artiste activiste parvient à émouvoir toute la planète avec ses performances extrêmes.
Pyotr Pavlensky n’est pas le seul artiste russe à s’être mis à nu pour dénoncer le manque de liberté d’expression. En 1996, Oleg Kulik nous faisait déjà part de ce problème. Lors de l’exposition Interpol à Stockholm, il se fait promener en laisse dans le plus simple appareil. Dans cette performance, il met en lumière le côté inhumain et répressif de l’Europe de l’Est, considérant que les artiste ont « une vie de chien ».

l Like America and America Likes Me (1974).

Au rayon des interactions avec un canidé, on retiendra celle de Joseph Beuys, l Like America and America Likes Me (1974). Cet artiste conceptuel s’est enfermé durant trois jours (à raison de huit heures par jour) avec un coyote dans la galerie de René Block située dans le quartier de SoHo. Avec cette performance, il tentait d’entamer un dialogue national en contradiction avec le titre de l’œuvre. Il essayait de mettre en avant le climat d’insécurité causé entre autres par la guerre au Vietnam et la ségrégation raciale qui divisait le pays. Chez les amérindiens, le coyote représente la possibilité d’une transformation. Il a un rôle prométhéen et enseigne aux humains comment survivre. Est-ce que Beuys insinuait que l’humain est devenu si brutal qu’il aurait beaucoup à apprendre de l’animal ?
Qu’elles soient intrigantes, dérangeantes ou d’une violence extrême, les performances continuerons à nous faire réfléchir sur les liens qu’entretient l’individu avec sont propre corps et celui d’autrui. Dans un monde où la douleur physique et la nudité sont taboues, elles font mouche en nous confrontant à nos propres limites, en bousculant nos aprioris et en remettant en cause les cloisons de nos sociétés.

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