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Sketch connection

par | 4 décembre 2019 | Art contemporain, Exposition

On connait surtout mounir fatmi pour ses installations monumentales et ses vidéos, mais moins pour ces dessins. Il faut dire que l’artiste très auto-critique a détruit bon nombre de ses esquisses. Visite guidée de quelques rescapés.

Cet hiver, la galerie Analix Forever nous invite à découvrir les dessins de mounir fatmi (toujours en minuscule!).
Tel un scanner de l’esprit, les esquisses dévoilent le processus créatif de l’artiste. Une véritable réflexion sur les transmissions neuronales et les liens, chefs d’orchestre de nos pensées.

Liaisons fructueuses
La pensée est au commencement de toute création. Les idées circulent à travers un réseau de connexions de neurones presque infini. Dans les dessins de mounir fatmi, cette image se mue en véritable fil conducteur. White Matter (2019), une série de six dessins sur papier de verre, nous fait découvrir des coupes de cerveaux parsemés de neurones et d’axones myélinisés. Cette plongée dans le système nerveux central d’un être, constitué de liaisons, nous renvoie aux connexions que tisse l’Homme avec ses semblables. Chaque dessin comporte une large bande noire. Représente-t-elle les barrières mentales que l’on s’érige trop souvent ou symbolise-t-elle plutôt un chemin, une direction? Le choix du support (papier de verre) donne un aspect givré, évoquant aussi la finalisation d’un projet ou d’une création.

Ce papier abrasif fait écho à Tools Holder 01 (2019), un autoportrait de l’artiste. Accrochés à une ceinture, les livres font bon ménage avec le marteau, le niveau, et autres pieds-à-coulisse. L’artiste évoque ici le parfait équilibre qui subsiste entre le travail manuel et intellectuel nécessaire à l’aboutissement d’une oeuvre d’art.

White Matter (2019)
Tools Holder 01 (2019)

On retrouve l’idée du lien dans Tout est connecté (2019) ou encore The Savage Mind (2016). Dans ce dernier, les liens blancs esquissent des tracés organiques, voire végétaux, sur un fond noir, évoquant des racines d’arbres. Nos racines façonnent nos pensées et nos choix. L’environnement où nous évoluons a également une forte influence sur notre capacité à raisonner et à nous rebeller contre un dogme ou des idées préconçues. Nous sommes bien souvent enracinés à une région qui nous pousse à reproduire des gestes ou des schémas qui n’ont plus vraiment de sens sortis de leur contexte.

Dans Tout est connecté, les lignes prennent des directions plus régulières. Elles rappellent également les câbles co-axiaux utilisés dans les installations de l’artiste, comme Autopsia (2018). Ces câbles d’antennes qui ne sont plus utilisés de nos jours font référence à la mémoire, un thème très présent dans le travail de l’artiste. Il est question de la mémoire collective, persistante, nous rappelant à jamais un événement, conservée dans des archives numériques, mais aussi de la mémoire d’une œuvre. En général, l’idée véhiculée par cette dernière survit toujours à l’artiste, comme le symbolise la sérigraphie Mort ou vif (2008). On y découvre un crâne fourni d’une barbe, mettant en lumière que cheveux et poils continuent de pousser même après la mort. Ce crâne à la toison fournie apparaît comme la caricature d’un philosophe dont la sagesse continue à être enseignée des siècles après son passage sur Terre.

Tout est connecté (2019)
L’île des racines (2006-2017)

Rupture, culture et fil d’Ariane
Avec L’île des racines (2006-2017), les liens prennent la forme de racines végétales structurant les photos d’immigrés arrivés à Ellis Island. Ils évoquent le bagage culturel emporté par les gens lors de leur migration. D’ailleurs l’artiste se définit lui-même comme un travailleur immigré, son travail le menant à parcourir le monde. Il emporte son oeuvre avec lui, comme chaque personne décidant de vivre ailleurs apporte avec elle une part de sa culture. De même, peu importe où nous vivons, nous conservons toujours quelque chose lié à nos aïeux, comme un fil d’Ariane qui relie les générations entre elles.

Dans Animation, une série de dessins initiés en 1998, on peut suivre les courbes migratoires de l’humanité. Les noms des pays se superposent à ces dernières. Sur chaque dessin on trouve une cigogne. Cet oiseau migrateur, symbole de naissance en Europe, signifie-t-il ici le renouveau?

Impressionnante mise en scène dans Nada – Danse avec les morts (2015-2016), les oeuvres de Francisco Goya sont mêlées à des photographies des deux guerres mondiales ainsi qu’à la vidéo d’un taureau en pleine corrida nous rappelant que l’Homme est toujours capable du pire.

Chanel n°5, Dieu et le marquis de Sade
Les annonceurs vs L’observateur! Depuis 1991, mounir fatmi confronte les quatrièmes de couverture avec la première. Il faut savoir que dans un magazine, le dos est l’emplacement publicitaire le plus coûteux. Souvent investie par des enseignes de luxe, la quatrième de couverture jure souvent avec le contenu de la première. Il est intéressant d’observer une annonce pour le parfum Chanel n°5, où Brad Pitt prête son image lisse et parfaite, voire ennuyeuse, face au titre ”Bible, Evangile, Coran, LEUR VRAI MESSAGE”. Avec ces deux pages côte à côte, la publicité devient ”le vrai message”, Brad Pitt un messie des temps moderne et la société de consommation remplace alors la religion. Dans cette oeuvre, l’artiste met en avant de manière humoristique l’absurdité de notre société.

La quatrième de couverture (Depuis 1991)
Oil Oil Oil Oil Suspended (2019) – Edition 2/5

Cercles vicieux
Le cercle est une forme récurrente dans l’oeuvre de mounir fatmi, que ce soit dans ses roues calligraphiques ou dans Casablanca Circle 11 (2012). Ici le Cercle évoque une sorte de science des émotions, avec pour fond un des baisers les plus iconique du monde du cinéma, interprété par Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, dans Casablanca. Ces schémas circulaires rappellent les algorithmes actuels utilisés par les site de rencontre pour mettre en relation deux personnes. Comme dans La Quatrième de Couverture (depuis 1991), le côté absurde de notre société est montré du doigt, avec le marketing qui tente de s’emparer de nos émotions pour nous vendre quelque chose.

La pièce la plus spectaculaire de l’exposition reste Oil Oil Oil Oil Suspended (2019), une installation comprenant 100 agals flottant dans les airs, maculés d’acrylique noire. Il faut considérer cette installation comme un dessin en 3D car elle est la suite sculpturale des esquisses de l’artiste. Le noir dessine une dentelle striant l’espace de manière contrastée avec l’ensemble de la pièce. Les agals ont étés trempés dans l’acrylique et suspendus selon un schéma précis. La peinture continue à suinter, sa texture nous évoque bien évidemment le pétrole. Par extension, ces formes circulaires peuvent par leur multiplicité autant faire penser aux roues des innombrables voitures qui parcourent le monde qu’aux nombreux zéros qui suivent les chiffres se rapportant aux bénéfices engendrés par l’industrie pétrolière. Il y a là une vraie position écologique et politique prise par l’artiste.

On retrouvera également des agals maculés d’acrylique à l’unité Oil (2013), sous verre, plus facile à installer dans son salon, mais portant le même message. Keeping Faith, Keeping Drawing: une exposition à la gamme chromatique typique des dessins de mounir fatmi: le rouge pour le lien, le blanc pour l’oubli et le noir pour l’espoir.

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