Miroir de l’âme

par 19 décembre 2019Art contemporain, Exposition

Le regard, miroir de l’âme. Nos pensées les plus profondes sont souvent révélées par notre corps. Les artistes s’investissent dans leur travail corps et âme et nous livrent des créations nous poussant à nous interroger sur nous-mêmes et sur notre société. Plongée à corps perdu dans leurs oeuvres, où l’instrumentalisation de leur corps dévoile leurs âmes.

Cet hiver, la galerie Gowen Contemporary nous propose une exposition muséale intitulée Corps ou âme. A travers une sélection de photographies et de peintures, chaque artiste apporte sa réflexion autour de ce thème. Qu’il soit introspectif, sociétal ou encore témoin d’une sombre période de histoire, le travail d’un artiste a souvent pour but de nous faire réfléchir sur une problématique actuelle, mais il est aussi gardien de notre mémoire, afin de ne pas oublier les erreurs du passé.

Le poids des apparences
Sociologue de formation, la photographe Ayana V. Jackson dépeint les différentes constructions identitaires africaines et afro-américaines. Vivant entre New York, Johannesburg et Paris, elle a su cristalliser l’expérience de l’Afrique contemporaine et ses sociétés diasporiques. Dans cette exposition, son travail se concentre surtout autour de la représentation de la femme afro-américaine et des stéréotypes qui l’entourent. L’artiste se met en scène, portant des robes victoriennes agrémentées d’accessoires évoquant l’Afrique.

Saffronia, de la série Intimate Justice series (2017)

Tignon, de la série The Becoming Subject (2015)

Par l’histoire de sa famille, Ayana V. Jackson a toujours appris à être fière de sa couleur de peau. Dans son enfance, elle a grandi avec les photos de ses ancêtres vêtus de beaux vêtements. C’est au cours de sa scolarité qu’elle constata que l’image donnée de l’identité noire par la société ne correspondait en rien aux valeurs que sa famille lui avait transmises, ni à ses convictions. Ce sentiment se prolongea lors de ses études à l’université d’Atlanta où elle se rendit compte qu’il manquait une iconographie noire dans la culture.

En effet, les photos similaires à celles qui ornaient les murs de sa maison familiale se faisaient rares dans l’espace publique. Elle en trouvait beaucoup capturant des afro-américains dans leur plus bel apparat, mais ces clichés ne sortaient pas de la sphère privée. L’iconographie noire était plutôt composée de photos ethniques prises par les biologistes de l’époque. Ils prenaient souvent un nombre colossal de photos de personnes de couleur afin de les étudier. Ce fût le cas pour Saartjie Baartman, surnommée la vénus Hottentote. Cette étude s’apparentait plus à une curiosité malsaine qu’a une véritable nécessité scientifique. Les autres photos de personnes africaines avait un but humanitaire, où l’on découvrait une pauvreté extrême et des conditions de vie désastreuses.

C’est pour toutes ces raisons que l’artiste à voulu combler un vide dans l’imagerie afro-américane. Dans la série The Becoming Subject, le corps noir retrouve ses lettres de noblesse. Elle est vêtue de robes victoriennes aux teintes délicates. Dans Tignon (2015), elle porte une coiffe créole se mariant étonnamment bien avec sa robe occidentale. Elle fait ici référence à la loi Tignon entrée en vigueur à la Nouvelle Orléans en 1785. Cette dernière obligeait les femmes de couleur à se couvrir la tête d’une étoffe. Avant, les femmes avaient pour habitude d’arborer des coiffures très sophistiquées, une manière d’affirmer leur appartenance ethnique. La loi Tignon visait à réduire l’influence croissante de la population noire libre. Elle fut également adoptée car les coiffures des femmes de couleur étaient jugées trop ostentatoires et attiraient le regard des hommes blancs, provocant la jalousie des femmes blanches.

Dans la série ”To Kill or Allow to Live”, Ayana V. Jackson prend différentes postures, les pieds toujours fermement encrés au sol. Avec ses yeux bandés, sa robe victorienne mauve en velours lui donne des airs fantomatiques. Une impression accentuée par la décentralisation de son buste, projeté tantôt en avant, tantôt de côté. En réalité, elle esquive des balles imaginaires, alors qu’elle ne peut les voir, comme si elle ne pouvait pas se défendre. Cette série de photo à pour thème la justice et le jugement. Les yeux bandés peuvent rappeler le refus de voir la réalité et l’ignorance, comme l’indique l’expression française ”avoir un bandeau sur les yeux”, faisant référence à une fresque de Rosso Fiorentino “L’ignorance chassée du temple”. Le bandeau peut aussi évoquer celui qui couvre les yeux de la déesse Justice, symbole d’impartialité. Ici, la femme esquive des projectiles au sein même de la justice, pourtant censée la protéger et la défendre. Elle finit par succomber.

Série To Kill or Allow to Live (2016)

The Existence of the Other as a Threat to My Life, de la série To Kill or Allow to Live (2016)

Lorsque l’on contemple Anarcha (2017), on ne peut s’empêcher de penser à La Baigneuse Valpinçon (1808) de Ingres. L’artiste a voulu combler un manque de représentation du corps noir dans les toiles de maître. Si l’on observe attentivement le dos au galbe parfait, au notera que la peau n’est pas vraiment lisse. Ceci évoque les multiples cicatrices causées par les fouets sur le dos des esclave. Le nom Anarcha était celui d’une célèbre esclave en Alabama. Souffrant de complications durant son accouchement, elle fut soignée par le docteur James Marion Sims qui lui diagnostiqua la fistule, maladie encore inconnue à l’époque. Avec le consentement d’Anarcha, le médecin la garda en observation durant trois ans à ses frais dans un hôpital, afin de pouvoir la guérir. Il est aujourd’hui considéré comme le père de la gynécologie américaine.

Anarcha, de la série Intimate Justice series (2017)

Les lutteurs (où je me scinde et me frappe) #1 (1994)

Lutte intérieure
Inspiré par les miniatures grecques que l’on peut trouver sur les jarres, Claude Cortinovis nous livre un travail sur le mouvement à la fois intime et intriguant. On découvre au centre d’un fond noir une vignette représentant des lutteurs et des marathoniens nus. Il s’agit en fait de l’artiste lui-même, photographié avec un temps d’obturation très lent, créant ainsi une illusion de mouvement. Une fois la photo terminée, la pellicule est, contrairement à d’habitude, réduite avec l’agrandisseur (appareil servant à projeter la pellicule sur le papier photo) et placée au centre d’un papier photo. Le fond noir est le résultat de l’exposition à la lumière du papier. Grâce à la photographie argentique, les mouvements intermédiaires apparaissent et décuplent le personnage. Cet effet donne l’impression que le sujet se bat contre lui-même. Le corps reflète l’état d’âme de l’artiste, le fait que l’image soit très petite renforce le côté intime de l’image et évoque aussi la miniature. Le spectateur doit entrer dans l’image, il est poussé physiquement à comprendre la deuxième lecture du cliché. Avec ces petites images, l’artiste nous rappelle aussi que l’existence humaine est éphémère et insignifiante.

L’origine de cette série de photos débute alors que Claude Cortinovis était étudiant au beaux-arts. Il dessinait des petits personnages aux positions différentes dans des carnets de punition. Ces personnages rappellent les fameux travaux photographiques sur le mouvement d’Eadweard Muybridge. Mais l’idée de s’infliger une punition subsiste dans Les lutteurs (où je me scinde et me frappe) (1994). Est-ce une manière pour l’artiste d’évoquer les guerres intérieures que nous nous infligeons à nous-mêmes? Le manque de confiance en soi devenant pathologique, créant des gênes nous empêchant d’avancer dans la vie et de nous affirmer.

A bouche que veux-tu?
La jeune artiste Carine Bovey se réapproprie l’érotisme féminin avec une série de peintures à l’huile représentant des bouches floues. Contrairement à ce que l’on pourrait attendre généralement d’une féministe, Carine Bovey ne veut pas entrer en conflit avec la gent masculine, bien au contraire, elle revendique le droit d’être séduisante et féminine. Elle considère que les femmes devraient avoir le droit de disposer de leur corps comme bon leur semble. La mise en scène d’une partie du corps féminin revendique une féminité forte et assumée, mais aussi une liberté de parole et d’action. La femme assume sa propre sensualité et peut librement l’exprimer.

Les premières Bouches floues sont apparues alors que l’artiste était encore étudiante. Initialement, il s’agissait d’un travail photographique évoquant la succession d’images sur une pellicule de film où le plan devenait de plus en plus rapproché et de plus en plus flou. Une chose est sûre, c’est que bien après de nombreuses années, le combat féministe est malheureusement toujours d’actualité.

Bouche floue 7 (2017) et Bouche floue17 (2019)

Study Hand & Mouth (1973)

American woman
Considéré comme l’un des artistes majeurs du pop art, Tom Wesselmann est le plus novateur sur le plan formel. Ces œuvres réalisées entre 1963 et 1993 nous interrogent sur la prétendue chosification de la femme, ce à quoi l’artiste a bien souvent fait l’objet de polémique. En cette période d’après guerre et de répression victorienne où la sexualité est taboue, les portraits tels que Great American nude ne laissent pas indifférents. Ces femmes aux seins pointus semblent libres et sûres d’elles-mêmes. Leurs corps nus entourés d’objets usuels ont l’air de crier au monde leur soif de liberté. L’artiste utilise un langage visuel analogue à la publicité, où la femme est stylisée, de manière à ce que chacune puisse se reconnaître en elle. Pour lui, il s’agit d’une autodétermination de la femme. La femme moderne est représentée désinhibée et libre dans sa quête du plaisir. Le corps synthétisé et sublimé est exposé sans pudeur, un choix audacieux dans une Amérique puritaine.

Fusions célestes
Sur un papier Népal, la silhouette d’une femme dessinée au trait apparaît. On reconnaît tout de suite une artiste que l’on ne présente pas assez, j’ai nommé Kiki Smith. Les autoportraits de l’artiste américaine ont quelque chose de céleste. On ressent un lien fusionnel avec la nature. Le sujet au dessus de l’horizon se fond avec son environnement, même les multiples tatouages sur les bras de l’artiste paraissent presque minéraux. En devenant mère, l’artiste s’est davantage intéressée à l’environnement, d’où la présence quasi constante de la nature dans son travail. Elle affirme que toute l’histoire du monde réside dans son corps, celui d’une femme, d’une mère. Il est vrai que l’on compare souvent la Terre à une mère. Elle estime que notre identité humaine est étroitement liée à la nature. 

Shell Shocked Marine, Vietnam Hue (1968)

Regard prisonnier
Lorsque le photo-reporter Don McCullin capture le regard choqué d’un Us Marine à Hue en 1968, les mots nous manquent pour décrire une telle émotion. Isolé au sous-sol de la galerie, le fait de se retrouver seul face-face de ce soldat est une expérience troublante et très émouvante. Plus on s’approche de la photo, plus on capte le regard choqué et indescriptible de cet homme. Une image en dit bien plus que mille mots.

A découvrir jusqu’au 22 février 2020
Gowen Contemporary 
Rue Jean-Calvin 4
1204 Genève
www.gowencontemporary.com

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