Liotard et Marie-Antoinette, une enquête passionnante

par 12 octobre 2026À la une, Histoire de l'art

En ce mois d’octobre 2026, le Musée d’art et d’histoire de Genève est heureux de présenter l’exposition Liotard et Marie-Antoinette. Visages sous enquête. Fruit d’investigations menées en partenariat avec l’Université d’Oxford, l’Université de Lausanne et l’institut de recherche Idiap, cet accrochage met en lumière les identités retrouvées des portraits réalisés par Liotard de Marie-Antoinette et de sa sœur Marie-Caroline, confondus durant près de 80 ans.

L’exposition se déploie dans trois cabinets, retraçant l’histoire de onze portraits des enfants de Marie-Thérèse d’Autriche réalisés à Vienne par Jean-Étienne Liotard en 1762, acquis en 1947 par la Fondation Gottfried Keller et la Société auxiliaire du musée de Genève, puis déposés au MAH. L’impératrice, séduite par la notoriété de l’artiste genevois, considéré comme l’un des meilleurs portraitistes de cette époque, lui passe commande pour un grand nombre de portraits intimistes, dont cette série de dessins de petit format qu’elle emportera, par la suite, dans chacun de ses déplacements. Contrairement aux autres œuvres que commandait Marie-Thérèse d’Autriche, souvent vouées à la propagande afin de mieux asseoir son pouvoir, les dessins de Liotard avaient la capacité de restituer la physionomie de l’individu de manière exacte ; ces derniers étaient, pour ainsi dire, destinés à l’intime.

Mais pourquoi donc les identités des portraits les plus célèbres des enfants de Marie-Thérèse d’Autriche ont-elles été si longtemps confondues ? Tout commence avec un doute de Marie-Ève Celio-Scheurer, conservatrice responsable de la collection d’arts graphiques au Musée d’art et d’histoire de Genève, qui trouvait que le portrait de Marie-Caroline semblait bien trop juvénile, surtout au niveau des mains, potelées, ce qui laissait à penser qu’il s’agissait peut-être de celui de Marie-Antoinette sa sœur cadette née trois ans plus tard. Il faut dire que des confusions concernant l’identité des garçons avaient déjà été élucidées puis ratifiées dans le catalogue raisonné sur Liotard de Renée Loche et Marcel Roethlisberger, paru en 2008. Le doute concernant l’identité des deux princesses s’est encore plus accentué lorsque Catriona Seth, professeure de littérature française à l’Université d’Oxford et grande spécialiste de Marie-Antoinette, s’est interrogée sur le portrait de cette dernière qui illustrait la couverture de son livre Marie-Antoinette. Anthologie et dictionnaire (Robert Laffont, collection « Bouquins », 2006). En effet, la jeune fille portait une Croix étoilée, une distinction prestigieuse, fait étonnant pour une enfant de son âge. Catriona Seth a donc contacté Marie-Ève Celio-Scheurer afin de pouvoir analyser les onze portraits de Liotard. Le 31 mars 2024, les deux femmes se rencontrent ; c’est ainsi que débute l’enquête.

Jean-Etienne Liotard, portrait de Marie-Caroline (1752-1814), archiduchesse d’Autriche, future reine de Naples et de Sicile, 1762. Sanguine, pierre noire, graphite, lavis rouge, 31,1 x 25,1 cm. Dépôt de la Confédération suisse, Office fédéral de la culture, Fondation Gottfried Keller, Berne, 1947. © MAH, photo : Flora Bevilacqua
Jean-Etienne Liotard, portrait de Marie-Antoinette (1755-1793), archiduchesse d’Autriche, future reine de France, 1762. Sanguine, pierre noire, graphite, lavis rouge, 32,2 x 24,6 cm. Dépôt de la Confédération suisse, Office fédéral de la culture, Fondation Gottfried Keller, Berne, 1947. © MAH, photo : Flora Bevilacqua

Des indices troublants

Sur le portrait présumé de Marie-Antoinette, on remarque qu’elle fait des nœuds avec l’aide d’une navette, un passe-temps que les petites filles avaient pour confectionner des bijoux ou des décorations de vêtements. Sur sa robe est accrochée une décoration honorifique : la Croix étoilée, destinée à récompenser la vertu des femmes appartenant à la noblesse. Pourquoi une personne si jeune détient-elle une telle récompense aussi prestigieuse et quand a eu lieu la cérémonie ? Il faut se remémorer qu’en 1762, lorsque Liotard réalise cette série de portraits à Vienne, Marie-Antoinette est alors âgée de sept ans. Catriona Seth s’interroge sur cette décoration et fait une surprenante découverte : la cérémonie qui récompense Marie-Antoinette a eu lieu trois ans après le départ de Liotard de Vienne. De ce fait, le portrait que l’on croyait représenter Marie-Antoinette ne peut pas être authentique. La professeure découvre par la suite que sa sœur aînée, Marie-Caroline a justement reçu cette distinction peu avant que Liotard réalise son portrait. Une chose est sûre : Marie-Thérèse d’Autriche n’aurait jamais permis que Marie-Antoinette porte la distinction de sa sœur. Cet élément permet de déduire que les deux identités ont été confondues.

D’autres éléments viennent étayer que les identités ont été inversées : sur le dessin présumé de Marie-Caroline, la fillette porte une rose à la main, ornement qui se retrouvera dans de nombreux portraits de la reine de France peints par Elisabeth Vigée Le Brun. Tout suggère donc qu’il s’agit plutôt de Marie-Antoinette sur le portrait à la rose, car on voit que la fillette est beaucoup plus jeune, elle a les doigts potelés. Un autre signe distinctif laisse à penser qu’il s’agit bien de Marie-Antoinette sur le dessin de Liotard : une paire de boucles d’oreilles composées de perles et de diamants portée par la reine sur des portraits ultérieurs. Selon la spécialiste en gemmologie Marie Chabrol, la partie centrale des boucles d’oreilles, très en vogue à cette époque, était en réalité en coque de nacre, car il était difficile de trouver des perles naturelles au même calibre, surtout dans une taille aussi importante. Pour l’exposition, le Musée a fait appel à la dessinatrice Marie-Christine de Ribet pour réaliser deux gouaches permettant de mieux visualiser les bijoux. Malheureusement, il ne reste plus de trace de cette paire de boucles d’oreilles, certainement perdue car fragile.

Vue de l’installation. Photo: © Le Caht Perché

Quand les œuvres parlent

L’inversion des portraits n’est pas la seule surprise que nous réserve cette exposition. Lors de l’achat de ce corpus d’œuvres en 1967 par la Société des amis du Musée d’Art et d’histoire (actuellement la SAMAH), une erreur d’attribution a été révélée. Le portrait du jeune Joseph de Habsbourg-Lorraine alors attribué à Liotard a été en fait réalisé vers 1777 par Jakob Mattias Schmutzer, un contemporain de l’artiste genevois. Le rapport d’analyse du restaurateur révèle que les onze portraits réalisés par Liotard, qui étaient collés au dos, comportent uniquement du graphite et de la sanguine au recto et qu’au verso des lavis de couleurs rehaussent les dessins en leur conférant des nuances délicates. De plus, les dessins de Liotard sont d’un réalisme saisissant. L’artiste commence par dessiner les yeux, en gardant leur blanc en réserve, puis il esquisse le reste du visage, de manière très détaillée pour enfin terminer avec le corps dont le dessin des vêtements devient plus spontané. Le décor est quant à lui plus flou, comme lorsque l’on regarde une personne, notre œil se focalise sur le visage. Toutes ces prouesses techniques ont fait de Liotard le portraitiste préféré de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Avec elle, il nouera une relation privilégiée, pour ne pas dire amicale, bien que ce terme soit un brin trop familier compte tenu de leur différence de rang. Cependant, l’impératrice devint la marraine d’un des enfants de Liotard.

Jean-Etienne Liotard, portrait sur émail de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche (1717-1780). Avec la courtoisie du MAH. © MAH
Joseph Ducreux, portrait de Marie-Antoinette, archiduchesse d’Autriche, 1769. Pastel sur vélin. © Wikimedia Commons

De nouvelles intégrations

Parmi les merveilles réunies pour l’exposition, le portrait de François 1er réalisé avec la même technique que ceux de ses enfants, est exposé pour la première fois avec ces derniers, ce qui a rendu l’accrochage très émouvant pour les descendants des Habsbourg lors de leur visite au MAH. « Liotard et Marie-Antoinette. Visages sous enquête » réserve encore d’autres surprises, comme ce magnifique portrait en émail de Marie-Thérèse d’Autriche rappelant la formation initiale de Liotard. En 1885, le musée pensait qu’il s’agissait d’émail sur du cuivre, puis en 2002 les scientifiques se sont dit qu’il s’agissait plutôt d’émail sur du fer. Après une nouvelle analyse, une découverte vient troubler les premières certitudes : le support n’est pas du métal et reste, à ce jour, encore inconnu.

Une autre interrogation, d’ordre moral cette fois, est posée. Elle concerne le portrait de Marie-Antoinette réalisé à Vienne en 1769 par le peintre Joseph Ducreux, un prêt de la fondation Poebus. Ce pastel à destination de Louis XVI avait pour vocation de lui montrer pour la première fois sa promise. A cette date, Marie-Antoinette n’a que 14 ans, mais en paraît 25 sur le dessin. L’artiste a volontairement vieilli la princesse pour que le roi s’imagine quelle épouse elle sera. A nos jours, cela cause un problème, car c’est un peu comme si cette représentation vendait le corps d’une jeune fille mineure à un homme plus âgé. Il est toujours intéressant de poser notre œil contemporain sur des œuvres qui à l’époque ne suscitaient aucun malaise.

 

IA et sciences forensique

Cette enquête a également mené le Musée à collaborer avec l’Université d’Oxford, l’Institut de Recherche Idiap et l’École des sciences criminelles de l’Université de Lausanne pour développer le projet INTERART qui permettrait de mieux identifier les personnes sur des œuvres d’art grâce à l’IA et les nouvelles technologies dans le domaine de la biométrie. Est-ce que ces dernières seraient-elles capables de corroborer l’identification? Pour l’instant, ces technologies ne permettent pas de remplacer les recherches historiques, mais un potentiel qui semble prometteur.

En attendant de savoir sur quel support a été réalisé l’émail du Portrait de Marie-Thérèse d’Autriche, l’exposition « Liotard et Marie-Antoinette. Visages sous enquête » nous rappelle à quel point l’histoire de l’art peut être passionnante. Dans un monde où la provenance des images est souvent trompeuse, il est intéressant de voir que la technologie n’a jamais autant été aussi efficace pour authentifier une personne, ou bien au contraire, pour brouiller les pistes.

 

Suivez le Chat

A lire aussi