Rencontre avec Joana P.R. Neves

par 23 mars 2026À la une, Art contemporain

Comme la dix-neuvième édition de Drawing Now approche à grands pas, nous avons eu le plaisir de rencontrer Joana P.R. Neves, directrice artistique de cette foire incontournable du dessin contemporain qui se tiendra du 26 au 29 mars à Paris. La doctoresse en histoire de l’art décrypte pour nous les nouveaux enjeux de ce médium primordial à toute création.

Pour l’édition 2026, vous avez réuni un comité de sélection composé de figures internationales comme Jenny Graser ou Carole Haensler. Quelle « couleur » ou direction commune avez-vous souhaité donner à cette 19e édition ?

 A la base, l’idée du comité est de se concentrer sur la sélection des galeries. Christine Phal, la fondatrice de Drawing Now et Carine Tissot, la directrice, déterminent une stratégie pour chaque édition avec le reste de l’équipe. Pour cette 19ème édition, nous avons non seulement analysé le marché tel qu’il est maintenant, mais aussi le monde actuel avec les changements économiques et géopolitiques qui, je dirais, affectent forcément le monde de l’art. Nous sommes en partenariat avec le FRAC Picardie qui collabore avec Miyu, une maison de production spécialisée dans l’animation. Le FRAC s’ouvre ainsi à de nouvelles explorations du dessin contemporain. Cette année en particulier, on s’est donc vraiment concentré sur ce que représente le dessin contemporain à l’heure actuelle, en tenant compte des nouvelles technologies, mais aussi d’un panorama international qui est en pleine transition.

Joana P.R. Neves

Avec plus de 70 galeries présentes au Carreau du Temple, comment Drawing Now parvient-elle à maintenir son statut de première foire européenne dédiée exclusivement au dessin contemporain face à une concurrence croissante ?

 C’est une question très intéressante, car en tant que foire de médiums, on ne se situe pas du tout dans la même course qu’une foire généraliste. On se voit vraiment comme apportant une complémentarité, dans un secteur où le dessin se greffe à d’autres disciplines, qui ont elles aussi besoin du dessin. Nous lançons également un nouveau proto-secteur cette année qui s’intitule « le digital » et qui montre comment les artistes du dessin s’approprient les nouvelles technologies, que soit dans la préparation ou dans le rendu final, par exemple sous forme d’écran, de dessin vectoriel, de NFT, etc.

 

Pour toutes ces raisons, on n’a pas vraiment cette notion de concurrence au sens traditionnel du terme. C’est plutôt une question d’agenda qui permet d’arriver à avoir une présence préférentielle spécifique à un moment dans l’année. De plus, nous développons aussi au printemps du dessin en parallèle avec plein d’institutions, ce qui créée une saison du dessin à un niveau plus international. Nous nous trouvons donc dans un moment de l’année où l’on n’a pas vraiment de concurrence de calendrier pour ainsi dire.

 

 

Vous avez souvent exploré le dialogue entre dessin et nouvelles technologies ou dessin et cinéma. Comment la foire de 2026 intègre-t-elle les évolutions numériques comme l’IA ou le dessin génératif ?

 Nous sommes très ouverts sur les différentes dimensions du dessin. L’idée est que celui-ci s’ouvre sur plein de territoires différents, qu’il soit expérimental, architectural ou animé. Il y a par exemple des Bédéistes et des architectes dont les dessins sortent de leur cadre habituel pour être vendus en galerie. Nous avons notamment collaboré avec la Cinémathèque de la ville de Paris pour faire une exposition qui montre comment la scénographie et le storyboard représentent une part importante du médium du dessin.

 Bien évidemment, les nouvelles technologies sont déjà bien présentes chez les artistes. Il y a de notre part une curiosité particulière cette année, car on souhaite en prendre acte. Actuellement, les artistes peuvent très facilement lancer des protocoles ou lancer des questions et travailler avec l’intelligence artificielle générative. Je pense qu’il y a encore une certaine gêne à parler de ça. C’est pourquoi on a créé le secteur digital. Ça nous intéresse de savoir non seulement comment l’IA intervient dans la présentation des œuvres génératives, mais également comment elle est utilisée pour des œuvres de toutes sortes.  

 Nous souhaitons également que le public puisse découvrir les techniques, utilisées par les dessinateurs. Souvent, lorsque les gens apprennent que c’est un projecteur qui a permis la réalisation d’un grand dessin, ils sont déçus. Il est intéressant de constater que pour les artistes, ce n’est pas la prouesse technique qui est excitante, mais plutôt autre chose. Une image, renferme quelque chose de mystérieux.

 

Comment choisissez-vous les artistes mis en avant dans le secteur Focus, et quel rôle ce format joue-t-il dans la découverte de nouveaux talents par rapport aux stands classiques ?

 Je pense qu’on est la seule foire qui demande aux galeries de nous choisir un artiste en focus tous les ans. Donc, ce n’est pas nous qui choisissons l’artiste qui occupera 30% du stand, mais la galerie qui le représente. Ainsi, on échappe à cette idée de « cabinet d’amateurs du dessin » et on valorise ainsi le fait que les artistes contemporains prennent le dessin comme une pratique à part entière, tout comme la peinture, la vidéo, et qu’en fait, il y a des corps de travail qui sont faits dans ce médium. Cela permet aussi aux jurys de regarder avec une plus grande intentionnalité le programme d’une galerie, mais aussi de se diversifier.  Imaginez, une galerie qui a quatre artistes qui utilisent essentiellement le dessin. Elle se dit « Bon, voilà, j’ai déjà montré les quatre, comment vais-je faire pour une prochaine édition ? » Évidemment, la galerie va repartir vers le premier, mais du coup, comme l’artiste sait qu’il y a un focus, il va peut-être se préparer en avance et pourra monter d’autre choses spécialement réalisées pour la scénographie du stand. Les artistes sont plus stimulés s’ils ont une plateforme pour montrer tel ou tel aspect de leur pratique. Il faut noter que les artistes ont toujours fait du dessin, quel que soit leur pratique. Donc je pense qu’il y a déjà un contrat tacite avec les galeries et les artistes, qui permet aux artistes d’innover et de prendre des risques, et qui permet aux galeries aussi d’être présentes avec des stands curatés, bien pensés, et de présenter leurs artistes en bonne et due forme.

Susanna Inglada. © Tous droits réservés

Le Prix Drawing Now 2025 a été remporté par Susanna Inglada. En tant que membre du jury, qu’est-ce qui, selon vous, distingue une pratique de dessin capable de remporter ce prix aujourd’hui ? Est-ce que cela dépend aussi de la composition du jury ?

 Notre fonctionnement est un peu particulier. C’est notre comité de sélection qui connaît très bien les propositions des artistes qui opère un choix de cinq artistes présélectionnés. Finalement, le choix est souvent déterminé par la façon dont l’artiste a investi cette nomination sur le stand, dans le contexte d’un salon commercial. Cette année a été particulièrement difficile car les artistes se sont vraiment beaucoup impliqués. Chaque année, il est plus difficile de sélectionner un lauréat parce que souvent, on choisit des types de dessinateurs aux pratiques très différentes. Sans que cela soit un véritable critère, on a remarqué une tendance à aller vers un dessin qui se démarque de son support traditionnel, tout en y restant fidèle. C’est le cas des lauréates Tatiana Volska et Susan Husky par exemple. Ce n’est pas pour autant qu’on ne veuille plus du dessin encadré sur papier, mais la conception du dessin dans l’espace est intéressante. Si la peinture, la sculpture et la vidéo se sont matérialisées dans l’espace d’exposition, le dessin doit se penser aussi dans l’espace pour être vraiment contemporain. Cependant, on ne peut pas qualifier cette tendance comme un critère à proprement parler pour remporter le prix.

 

 

Le prix offre une dotation de 15’000 euros et une exposition au Drawing Lab. Comment accompagnez-vous l’évolution de l’artiste lauréat au-delà de la foire ?

Cette année, nos partenaires, le FRAC Picardie et la Maison de la culture d’Amiens accueillent pour la première fois une exposition de l’artiste en parallèle avec l’exposition au Drawing Lab. Cela met en avant le nominé ou la nominée du prix en dehors de Paris, lui donnant l’opportunité de montrer un corpus de travail dans le territoire français et, en même temps, d’avoir un petit livre monographique. Il y a aussi la publication d’un catalogue.

 

Vous préparez un ouvrage intitulé The Female Drawing Machines (2026). Est-ce que cette perspective féministe sur le dessin comme technologie se reflète dans la sélection des galeries cette année ? Trouvez-vous qu’il y a une répercussion avec le sujet de votre livre dans le climat général ?

 Je dirais que c’est plutôt l’inverse. Si je me suis penchée sur ce sujet, c’est parce que je pense qu’il est d’actualité. Nous avons envie que notre foire soit un espace ouvert à tout le monde et je pense qu’on est vraiment dans un équilibre, mais corriger l’histoire prend beaucoup de temps. Je trouve qu’en ce moment, on est dans une ambiance politique d’inquiétude qui fait peut-être qu’on se questionne plus autour de la visibilité des minorités. Il est d’autant plus important de contribuer à l’écriture de l’histoire du dessin contemporain.

 Le thème de mon livre, c’est que la technologie a beaucoup été menée par des femmes de façon invisible. C’est le cas à la NASA et dans plein d’inventions, il y a tellement de mathématiciennes qui ont tout programmé, du coding à l’invention même de l’ordinateur par Ada Lovelace. Il y a donc toute une histoire d’entrelacement entre la technologie et le savoir-faire et les pratiques de dessin où il y a comme une espèce de double marginalité, puisque, évidemment, le dessin était souvent réalisé par des femmes. C’est ce que faisaient d’ailleurs les femmes de bonne société, elles apprenaient la musique et elles dessinaient.

 

 

Le dessin est souvent considéré comme la porte d’entrée idéale pour les nouveaux collectionneurs. Observez-vous un rajeunissement du public à Drawing Now ?

 Oui, depuis deux ou trois ans, les retours dont nous font part les galeries mentionnent de nouveaux collectionneurs et collectionneuses, avec un rajeunissement notable de ces derniers. Enfin, il y a toute une nouvelle vague de gens qui arrivent et se retrouvent dans une situation idéale car l’éventail de prix est beaucoup plus diversifié que dans des foires généralistes et ne monte pas aussi haut que dans d’autres foires, même si de nos jours le dessin contemporain commence à avoir des prix plus importants. Malgré tout, acheter un dessin est une manière de se faire plaisir sans trop de retenue. Par exemple, pour le prix d’une sculpture on peut s’offrir cinq dessins. C’est donc une très belle façon de commencer à collectionner le travail d’un artiste.

Drawing Now, du 26 au 29 mars 2026

CARREAU DU TEMPLE
4, rue Eugène Spuller — 75003 Paris

PREVIEW
Mercredi 25 mars 2026

Invitations et pass VIP uniquement

OUVERTURE PUBLIQUE 
Jeudi 26 mars 2026
11h – 20h

Vendredi 27 mars 2026
11h – 20h

Samedi 28 mars 2026
11h – 20h

Dimanche 29 mars 2026
11h – 19h

 

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