Mickalene Thomas: Amour, strass et dignité
Dans ses œuvres féministes, l’artiste afro-américaine Mickalene Thomas s’empare des scènes de genre et portraits qui ont marqué l’histoire de l’art afin de proposer une nouvelle représentation de la femme noire dans l’art. Ici, l’amour et la joie ont remplacé la haine et l’assujettissement pour laisser place à une force libératrice.
L’exposition All About Love, actuellement au Grand Palais de Paris, retrace 20 ans de création de l’artiste, née en 1971 à New York. A travers des peintures et photographies composées de médiums multiples, l’artiste rend hommage à la résilience des femmes noires. Ses modèles peuvent être tout autant des proches comme des personnalités icônes de la culture afro-américaine.
Corps ennoblis
L’artiste crée un dialogue avec les scènes issues des canons de l’histoire de l’art européens, qui prennent une tournure bien plus féministe dans ses créations. Dans Le Déjeuner sur l’herbe: les Trois Femmes Noires (2011), d’après Le Déjeuner sur l’herbe (1863) de Manet, les protagonistes masculins disparaissent et laissent place à trois dames semblant unies dans une posture similaire à celle des sujets de Manet. Ici, les femmes sont habillées et regardent le spectateur avec assurance le spectateur. Personne n’est là pour le plaisir d’un « male gaze », chaque femme est égale à l’autre. Cette égalité, on la retrouve dans A Little Taste Outside of Love (2007), une réinterprétation de La Grande Odalisque (1814) d’Ingres, où il ne reste plus que le personnage principal, qui devient une femme noire. Contrairement à l’original, la protagoniste n’est pas accompagnée de sa suivante, ce qui annule toute hiérarchie de classe. Chez Mickalene Thomas, le corps noir retrouve sa place dans l’iconographie contemporaine. Souvent subordonné ou absent dans la peinture classique occidentale, l’artiste est profondément préoccupée par ce vide qu’elle continue de combler au fil de ses créations. Dans son œuvre, il n’est plus un ailleurs que l’on tente de représenter par des corps exotisé, voire animalisé. Dans l’orientalisme, les personnages perdaient leur identité pour devenir des êtres fantasmés, servant à satisfaire un regard occidental. Ce fut le cas avec Portrait présumé de Madeleine (1800) de Marie-Guillemine Benoist, rebaptisé ainsi, il y a seulement quelques années. Initialement il s’intitulait Portrait d’une négresse, puis, Portrait d’une femme noire. Il a fallu des siècles pour que cette personne retrouve un semblant d’humanité.
A Little Taste Outside of Love, 2007
© Mickalene Thomas, courtoisie du Brooklyn Museum
Strass et Empowerment
L’artiste aime faire coexister divers matériaux dans ses œuvres picturales et photographiques. Souvent agrémenté de strass et de tissus, l’artiste joue avec les codes esthétiques des années 1970. On se retrouve dans une composition plastiquement hédoniste qui a pour toile de fond les traumatismes et le racisme systémique. En effet, la mode a souvent été vectrice de revendication et d’empowerment. Si l’on revient au 18ème siècle, les États-Unis avaient établi la loi Tignon, obligeant les femmes noires, esclaves ou libres de se couvrir les cheveux avec un foulard. De cette manière, on marquait l’infériorité de ces dernières et les empêchait de concurrencer les femmes occidentales. Il faut savoir que les femmes afro-américaines se coiffaient de manière très élaborée et ornaient leurs cheveux de tresses, plumes et bijoux. De nos jours, il y a une tendance dans la communauté noire et hispanique étasunienne d’exacerbé la féminité. C’est le cas avec Cardi B, pour ne citer qu’un exemple. Orné ainsi, son enveloppe charnelle devient une marque d’autonomisation qui permet aux femmes de se réapproprier leur corps et leur image. L’intégration par l’artiste de médiums issus du textile permet au spectateur de s’interroger sur ses choix décoratifs en fonction de sa classe sociale. A quel point notre apparence nous définit par rapport à l’autre et à quel point elle nous permet de nous identifier et de nous intégrer à un groupe social.
En sublimant ainsi le corps noir, Mickalene Thomas dans une œuvre joyeuse ou l’amour est le maître-mot, l’artiste apporte une lueur d’espoir à une humanité de plus que jamais divisée.
Mickalene Thomas – All About Love
A découvrir au Grand Palais jusqu’au 5 avril
Le Déjeuner sur l’herbe: les Trois Femmes Noires, 2011
Afro Goddess Looking Forward, 2015
© Mickalene Thomas, courtoisie du Grand Palais