Les nouveaux codes du baroque

par 21 février 2023Art & société, Art contemporain, Décryptage expositions, Queer We Cheer!

A l’heure où les expositions sur les NFTs fleurissent, Laura Gowen a décidé de rendre hommage à la grande peinture. Avec Revival I – XVIII esiècle, elle met en avant, avec la complicité de Rachel Cole, le baroque revisité par des artistes contemporains internationaux. Dans une symphonie de créations aussi diverses que sublimes, les artistes s’approprient cette période en y insufflant les problématiques sociétales actuelles. Cette inclinaison à la création d’œuvres palpables renforce la conviction que nous avons plus que jamais besoin d’authenticité en ces temps incertains.

Identité égratignée
Loins de leur fonction initiale du 18ème siècle, les portraits de l’exposition Revival tentent de nous livrer une autre vision de certaines figures historiques. Dans Thomas Graham, Baron Lynedoch, after David Allan (2022) de Jake Wood-Evans, le visage du baron Thomas Graham, à la réputation de gentleman, est effacé, le rendant ainsi fantomatique. Il va de même pour Portrait of a Lieutenant General after William Beechey (2022), dont l’identité s’évapore sous les coups de pinceaux. Ces deux hommes de guerre, respectivement soldat pour le premier et gradé pour le suivant, perdent ainsi leur statut de héros. Le fait d’avoir réalisé ces deux peintures en 2022 n’est pas anodin, car elles nous renvoient directement aux figures des chefs de guerre de notre époque, dont le culte de la personnalité et la sur-médiatisation nous remémorent des temps que l’on imaginait révolus. Y a-t-il une mise en garde dans les toiles de l’artiste? Le temps y répondra. Il semble tout de même que certains faits de guerre restent immuables. Les héros d’aujourd’hui ne seront-ils pas les bourreaux de demain?

Jake Wood-Evans, Thomas Graham, Baron Lynedoch, after David Allan (2022) et Portrait of a Lieutenant General after William Beechey (2022)
Photo: © Annik Wetter

Esclavagisme ornementalisé
A l’heure des déboulonnages de statues, on se questionne plus que jamais sur le passé trouble de certains de nos ancêtres. Bien que la traite d’êtres humains est fort heureusement plus au goût du jour, nous essayons tant bien que mal d’appréhender les zones sombres de notre histoire sans offenser autrui, ni effacer des événements que l’on aurait parfois envie d’oublier. L’artiste colombien Gonzalo Fuenmayor le dénonce très bien dans ses dessins au fusain. Dans Collapse (2022), le lustre en cristal symbole de pouvoir et de richesse s’effondre dans un champ de bananes. Chez l’artiste, la plantation bananière se retrouve fréquemment confrontée à des décors fastueux, reflets des bénéfices engendrés grâce à l’exploitation de ce fruit prolifique. L’œuvre Collapse rappelle également le rêve américain dont la désillusion de milliers d’immigrés chaque année ne pouvait pas être mieux illustrée que par la chute d’un lustre. On ressent une forte tension liée à la lutte des classes et aux vestiges de l’esclavagisme dans le travail de Gonzalo Fuenmayor, un thème malheureusement toujours d’actualité.

Il n’y a pas besoin de partir bien loin pour être confronté aux travaux forcés. Parfois même, ils se retrouvent dans des secteurs insoupçonnés. C’est le cas avec les représentations des porcelaines magnifiquement peintes à l’huile par Robert Russell. A première vue, rien à signaler. La perfection des céramiques issues de la manufacture d’Allach, fondée par Henrich Himmler, ici sublimées, semblent si délicates. Cela fait froid dans le dos, surtout lorsque l’on sait que cette usine a déménagé de la banlieue de Munich pour s’établir dans le camp d’extermination de Dachau.

Gonzalo Fuenmayor, Collapse, 2022
Robert Russel, Teacup #29, 2021
Ewa Juszkiewicz, Untitled, 2020

Double hommage
Dans un autre contexte, l’histoire de l’art s’évertue à réparer l’invisibilisation et le manque de reconnaissance dont des centaines d’artistes femmes ont été victimes durant des décennies. Est-ce pour ces raisons qu’Ewa Juszkiewicz substitue les visages de ses portraits féminins par des fleurs? Y-a-til un élan féministe dans le geste de mettre en avant la peinture de Élisabeth Vigée Le Brun et Adélaïde Labille-Guiard, bien moins mises en lumière que leurs confrères masculins. Une chose est certaine, Ewa Juszkiewicz n’a rien à envier aux maîtresses de la nature morte dont elle s’inspire telles que Clara Peeters et Margareta Havermandont. De cette manière, elle met à la fois en lumière le manque de visibilité des femmes ayant marqué l’histoire, tout en rendant hommage aux femmes artistes.

Détournement de couleur
Lorsque les scènes de vie des nobles d’antan deviennent ridicules, l’artiste irlandaise Genieve Figgis n’est pas loin. Navigant entre figuration et abstraction, l’artiste joue avec la culture du luxe et tourne en dérision la classe supérieur dépeinte par Fragonard, Manet ou Goya pour n’en citer que quelques uns. Dans Music in the Park (2018), c’est Le concert champêtre (1743) de Nicolas Lancret qui est détourné. En parlant de Jean-Honoré Fragonard, on notera que, comme Jesse Mockrin, Genieve Figgis a détourné The Swing (1767), comme quoi, les maîtres du rococo ne cessent d’inspirer les artistes contemporains. Quand le détournement devient poétique, c’est Flora Yukhnovich qui s’y colle. L’artiste londonienne recompose les œuvres classiques de manière abstraite. De l’original, elle ne garde que la composition et les couleurs, s’appropriant ainsi la toile de façon contemporaine. De ce procédé en résulte un ressenti, comme si elle avait réussi à capturer l’âme du tableau.

Genevieve Figgis, Music in the Park (2018)
Photo: © Annik Wetter
 
Le concert champêtre (1743) de Nicolas Lancret
Jesse Mockrin, Garden of Love, 2016 // Genieve FIGGIS, The Swing (After Fragonard), 2017 // Jean-Honoré Fragonard, The Swing, 1767

Cachez-moi ce dessin que je ne saurais voir
Dans une société de plus en plus divisée en matière de corps et de sexualité, il était essentiel de se pencher sur ces thèmes. Chez Sanam Khatibi, le paysage classique prend un virage à 360 degrés. Ici, les corps nus de deux jeunes femmes, dépouillés de tout artifice, dépècent un lapin dans un paysage bucolique. Cette toile monumentale entièrement réalisée à la peinture à l’huile laisse apparaître des zones vierges de toute intervention picturale. Seul le crayon esquisse la chevelure, les poils pubiens et les tétons des deux protagonistes: un geste fort, si l’on se réfère à l’actualité. Peu importe où l’on se trouve, le corps de la femme reste malheureusement toujours tabou.

Sanam Khatabi, Fantastic Beasts, 2019

Sara Anstis, Plums, 2020
Emily Marie Miller Coan, Burnout (2022)

Sorcières libertaires
S’il subsiste encore des tabous autour du corps féminin, il en va aussi de ses fonctionnalités. Chez Sara Anstis, le corps de la femme est libéré et la miction se fait au grand jour. Dans Plums (2020), une femme nue, dont la posture rappelle également The Swing de Fragonard, se fond dans la nature, tel un retour aux sources nécessaire à l’acceptation de ce corps qui fait si peur. Il y a d’ailleurs tout un mouvement de féministes qui s’affilient avec fiertés aux sorcières, revendiquant connaissance, force et sensualité. Une sensualité latente que l’on retrouve dans l’œuvre de Emily Marie Miller Coan, où des groupes de femmes en lingerie, voire complètement nues rappellent étrangement les rassemblements des sorcières. Autre indice, des chats noirs viennent conforter cette idée dans Waning Crescent, Spring – Sympathetic Magic. Souvent nocturnes, les scènes de l’artiste américaine ont souvent pour éclairage la chandelle. Cette dernière, devient ornement dans Burnout (2022), mais aussi accessoire de rituel. Dans une allusion au monde du travail par son titre, les rôles paraissent inversés. Ici, ce n’est pas la sorcière qui est brulée, mais elle qui met le feu à un rideau de théâtre s’ouvrant sur l’extérieur, telle une ode à la liberté.

Le viol, la mort de l’âme
A l’ère post MeToo, il était primordial de traiter d’un problème de société aussi dévastateur que le viol. Giuliano Macca l’a représenté avec beaucoup de pudeur dans Escape (2022), une reprise contemporaine de L’enlèvement de Déjanire par le centaure Nessus (1755) de Louis-Jean-François Lagrenée. En peignant Escape, l’artiste italien met le doigt sur la problématique de la domination du corps de la femme, si souvent meurtri. Il n’y a pas besoin de remonter le temps pour constater cette tendance, si l’on examine les statistiques actuelles. En France, moins de 2% des affaires de viols aboutissent à une condamnation en cour d’assises et en Suisse une femme sur cinq a déjà subi des violences sexuelles. Parfois ce crime odieux, accentué par l’aberration de la non condamnation des coupables, pousse certaines victimes au suicide. Dans Weep Into My Eyes (2019) Jesse Mockrin se re-approprie deux toiles représentant le suicide de Lucrèce: Le suicide de Lucrèce (1614) de Guido Reni et Lucrèce (1580-83) de Paul Véronèse. Dans cette toile, l’artiste illustre le poids qui pèse malheureusement toujours sur les victimes. Après avoir été violée, Lucrèce met fin à ses jour pour préserver l’honneur de sa famille. Parfois, la mort est une libération.

Guiliano Macca, Escape (2022)
Jesse Mockrin, Weep Into My Eyes (2019)

Manifestation du vivants
S’il y a bien des sujets qui continuent à fasciner les artistes, ce sont bien la science et les astres. Le fribourgeois Sébastien Mettraux (NDLR: Lire aussi Imagerie du vivant) retranscrit visuellement des fragments de code binaire de manière poétique. Comme une prolongation de la série In Silico, les fameuses structures végétales et organiques générées par un logiciel d’image de synthèse, la série Ex-Codice semble s’intéresser encore de plus près au code. Ce dernier prend vie et se propage dans l’espace en suivant les propositions des figures fractales. L’apparence organique des compositions de l’artiste nous rappelle que le monde est régi par ce concept mathématique constituant les structures végétales et animales, permettant notamment de comprendre les calculs des phénomènes aléatoires. Telle une imagerie du vivant, les méandres des séries In Silico et Ex-Codice illustrent l’essence même de notre univers. Les peintures de Sébastien Mettraux appréhendent l’existence de l’être en le confrontant à sa vérité mathématique.

Dans Stagnum Vitae (2022), Carine Bovey nous plonge au fond d’un étang dont la végétation s’apparente plus à notre anatomie. A l’image de l’hypothèse de biophilie, l’artiste met en avant les similitudes qui subsistent entre notre anatomie et le végétal, mais aussi notre affinité instinctive pour la vie nous unissant avec toutes entités vivantes. Pour cette toile, le format rond s’imposait. Telle une boîte de petri surdimensionnée, les algues deviennent hélices d’ADN, les blastocystes naviguent entre les tiges de nénuphars, les cellules souches prennent l’apparence de bulles et les boutons de lotus deviennent embryons. Comme les origines de la vie viennent de l’eau, cet étang pourrait symboliser à la fois notre planète, au début de son existence, mais aussi le liquide amniotique dans lequel nous prenons vie. Avec ses changements bénéfiques s’organisant dans notre société, nous assistons à l’aube des années 2020 à une nouvelle renaissance. Stagnum Vitae augure le début d’une nouvelle ère.

Sébastien Mettraux, Sans titre (Ex Codice #10), 2022
Carine Bovey, Stagnum Vitae (2022)

Fascinantes forces telluriques
Depuis la nuit des temps, l’homme a toujours été fasciné par la nature. Au 18ème siècle, des artistes tels que Joseph Wright ou William Turner se rendaient régulièrement en Italie pour dépeindre la puissance du Vésuve. De nos jours, personne ne sait mieux représenter les forces telluriques que Brice Guilbert avec Fournez (2021), quant a Ryan Driscoll, il rend hommage avec Jupiter (2020) au dieux romain, une irruption à ciel ouvert sur la planète éponyme semblerait impossible, cette dernière étant gazeuse. Loin de toutes ces effusions, Nicolas Party, nous plonge dans un de ses paisibles paysages dont les aplats de pastels esquissent des formes aux tons lumineux. Lux, calme et volupté.

Aglaé Bassens, Parisian Ceiling (2020)

Ornements minutieux
De nos jours, le baroque, continue de s’épanouir dans nos intérieurs. Comme on dit souvent, l’élégance réside dans le détail. Cela se vérifie chez Aglaé Bassens, où un ornement irradie le plafond d’un appartement parisien par sa beauté. L’artiste belge livre des bribes de son quotidien à travers des toiles au cadrage immuablement serré. Ici, les fleurs de la moulure révèlent toute leur splendeur. Souvent, l’ornement floral se répète comme une figure fractale dans les tapisseries baroques. Ainsi, Sans titre (In Silico n°24) de Sébastien Mettraux répond à une préoccupation géométrique qui passionne l’homme depuis des siècles. Avec ses fleurs métalliques sur un ciel rosé fonctionnant comme le témoignage d’une nature détruite par l’humain, l’artiste dépeint des paysages qui, dans un futur proche, ne subsisteraient plus que par le prisme du Metaverse.
Fixer la nature sur un mur ou un écran, voilà un besoin qui ne date pas d’hier,  comme en témoigne ce papier peint (vers 1860) attribué à la manufacture Messener de Paris. Dans un autre contexte, la tapisserie, sujet prédominant dans l’œuvre de Quentin James McCaffrey, sublime les intérieurs dont la douce lumière vient caresser les vases et autres bibelots des natures mortes de l’artiste américain.

Dans la petite salle reliant les espaces principaux de la galerie Gowen, l’intérieur est à l’honneur! Disposées comme dans un cabinet de curiosité, ce n’est sans rappeler The Great Hall (2017) de Gretchen Scherer, les oeuvres minutieuses de Sofia Yeganeh, Asif Hoque et Milano Chow prennent possession des lieux. Ces oeuvres sont le théâtre d’une exécution délicate résidant dans un savoir-faire digne des grands maîtres de l’époque. Rideau!, avec Pool (2020) de Louise Giovanelli bien entendu

A découvrir jusqu’au 29 avril à la galerie Gowen Contemporary

Photo: © Annik Wetter
Papier peint attribué à la manufacture Messener

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