Rencontre avec Orianne Castel
Exclusivement noir et blanc, les dessins d’Orianne Castel sont de véritables hommages à l’histoire de l’art et à l’architecture. En utilisant des formes qu’elle esquisse au moyen de médiums minimalistes, elle a fait de la grille un nouveau langage. Rencontre avec une artiste qui a su faire dialoguer la philosophie avec l’art contemporain.
Quelle est ta formation et comment en es-tu venue à vouloir étudier aux Beaux-Arts ?
Je suivais des cours de dessin au lycée. Cette activité me plaisait et c’est pour cette raison que je me suis inscrite aux Beaux-Arts quand j’ai voulu me réorienter après mon Bachelor de philosophie. Mais, pour être honnête, je n’avais pas de véritable culture artistique à cette époque. J’avais surtout envie de faire quelque chose de mes mains. C’est lors de mes études que j’ai découvert les différents courants de l’art contemporain et notamment l’art conceptuel.
Comment t’es-tu intéressée à la grille?
Quand j’étudiais aux Beaux-Arts, dans les années 2000, l’art contemporain portant sur des questions sociétales et politiques était au cœur de l’enseignement. Dans ce cadre, j’ai commencé à m’intéresser à l’habitat social et plus spécifiquement aux HLM (Habitations à loyer modéré). L’architecture de ces immeubles étant très régulière, la forme de grille était présente dans mes pièces, mais ce n’était pas mon sujet.
À l’issue de mon master, j’ai intégré une résidence d’artiste en Italie. Je l’ai partagée avec une jeune peintre, Barbara Prenka, qui étudiait à l’Académie des arts de Venise. Elle avait mon âge, et j’ai découvert avec elle qu’il existait une actualité de la peinture et, plus précisément, de la peinture abstraite. Je ne me sentais pas capable de peindre, mais j’ai commencé à m’intéresser à ce médium. J’ai découvert que cette forme que j’associais à l’architecture fonctionnelle était aussi la forme emblématique de la peinture abstraite.
Orianne Castel. Photo: © Guillaume de Sardes
Plus tard, tu as poursuivi tes études en philosophie, est-ce que ton passage aux Beaux-Arts a éveillé en toi de nouvelles questions?
Mon cursus aux Beaux-Arts a en effet abouti à la découverte d’une forme que j’ai ensuite voulu comprendre. J’ai repris mes études de philosophie, en m’inscrivant en esthétique, et j’ai entamé cette recherche sur la grille dans la peinture abstraite que j’ai poursuivie, après mon master, en doctorat.
Comment t’es-tu intéressée à la peinture et aux artistes contemporains qui la pratiquent?
Tu auras compris que j’ai fait mon apprentissage de l’art à l’envers. J’ai d’abord découvert l’art contemporain aux Beaux-Arts. Ensuite, en travaillant sur l’art abstrait à l’Université, j’ai étudié, en plus des peintres d’aujourd’hui, des peintres modernes comme Mondrian. Et depuis peu, je m’intéresse aux peintres anciens. Mais, à partir du moment où, suite à cette résidence, j’ai commencé à m’intéresser à la peinture, je n’ai cessé de regarder la production des peintres actuels.
C’est donc parce que tu as beaucoup étudié l’art contemporain aux beaux-arts, que tu en es venue à faire des cartes postales qui sont des hommages à des artistes très abstraits? Est-ce que l’étude de notre période t’a particulièrement marquée ?
Aux Beaux-Arts, j’ai plutôt étudié des artistes contemporains au sens d’artistes œuvrant dans le registre de la performance, de l’installation, de la vidéo ou du dispositif. Ce terme de «contemporain» est un peu trompeur, car tous les artistes à partir du moment où cette expression s’est imposée comme catégorie dans les années 80 auraient dû en faire partie, mais, en France, et c’était encore le cas à l’époque où j’étudiais, les artistes pratiquant la peinture étaient jugés un peu rétrogrades et donc exclus de cette appellation qui est aussi porteuse d’une idée d’art «à la pointe». Quoi qu’il en soit, c’est durant mes études en philosophie de l’art que je me suis intéressée aux peintres abstraits. Mais, dans mes cartes postales, il n’y a pas que des abstraits. Je rends hommage à de nombreux peintres figuratifs. Et, tu as raison, il y a aussi de nombreux artistes d’aujourd’hui. Ma première série de cartes La peinture c’est… s’ouvre par exemple avec un hommage à Agnès Thurnauer.
Dessiner la peinture, série La peintre c’est… (2025)
Tu t’exprimes principalement avec des grilles et tes croix, est-ce une manière de représenter la matérialité de la peinture ?
Oui, comme tu peux l’imaginer, beaucoup de mes références sont philosophiques. Parmi elles, il y a Foucault et plus spécifiquement une conférence qu’il a donnée sur l’œuvre de Manet. Dans celle-ci, il explique que Manet, derrière ses scènes, cherche toujours à nous montrer la peinture dans son aspect concret. Cette question du tableau en tant qu’objet physique plutôt qu’en tant qu’ouverture vers un ailleurs m’a passionnée et j’ai créé un vocabulaire formel inspiré du tableau dans sa matérialité : le carré du cadre, les lignes horizontales et verticales des fils de chaîne et de trame de la toile, la croix du châssis. D’ailleurs, le dessin en trois parties à l’origine de mon projet Dessiner la peinture, celui qui pour la première fois met en scène ce vocabulaire, s’appelle Anatomie d’un tableau (2024).
Tu as donc créé un nouveau langage, en noir et blanc uniquement. Est-ce que les niveaux de gris créés par ces entremêlements viennent remplacer la couleur ?
C’est exactement ça. Après ce premier triptyque, j’ai commencé à composer des paysages ou des intérieurs avec ces motifs que je considère comme des couleurs. Une de mes pièces, Palette (2025), présente d’ailleurs une palette sur laquelle on peut voir trois taches de peinture, qui sont, chacune, constituée d’une juxtaposition d’un seul des trois motifs. Mais j’ai aussi ajouté des lettres. J’ai commencé avec une série qui s’appelle HxL, les formats de l’art (2025), où chaque format (marine, paysage, figure) est uniquement composé de “H” pour la hauteur et de “L” pour la largeur. Depuis, j’ai inclus d’autres lettres. Mon tout dernier dessin est fait avec des H et des L mais aussi I, des F, des T et des E. C’est comme si les carrés, les croix et les lignes étaient mes couleurs primaires et les lettres mes couleurs secondaires.
Donc tu as une expérimentation qui n’est plus dans la matière, mais plutôt dans la structure avec ces dessins?
Oui, tout à fait. La question de la matérialité m’a permis d’inventer un vocabulaire, mais je ne suis pas une artiste de la matière. C’est d’ailleurs à mon avis pour cette raison que je n’ai jamais pu peindre. C’est une activité beaucoup plus physique que le dessin tel que je le pratique. La structure me correspond davantage et j’aime me fixer des contraintes. Frank Stella, dont j’apprécie beaucoup le travail, construisait des toiles de différentes formes puis il traçait des lignes en suivant les bords du tableau et les répétait à intervalles réguliers. À la fin, ça donne une composition, un agencement qui, en quelque sorte, a été dicté par le cadre.
Palette, 2025
Si l’on regarde ton œuvre dans son ensemble, on remarque que tu favorises les petits formats. Qu’est-ce qui t’as donné envie de travailler avec le format carte postale?
Dans ma série La peinture c’est… (2025), une des cartes est adressée à Nick Oberthaler. C’est à lui que je dois l’idée des cartes postales. J’avais vu une de ses expositions à la galerie Thaddaeus Ropac de Paris. C’était après le confinement et ils exposaient des cartes postales qu’il avait peintes et envoyées à ses collectionneurs durant la pandémie. Ce format, très intime, m’avait énormément plu. Dans mon cas, ce support permet aussi d’insister sur la question du dialogue, central dans ma pratique. Il souligne le fait que mes dessins sont des réponses à d’autres artistes dont les œuvres m’ont nourrie. Par ailleurs, tu as raison, mes formats sont toujours assez petits. Ils sont à l’échelle de la main car, comme je te l’ai dit, je n’ai pas envie d’engager tout mon corps. Comme quand j’écris, je dessine assise à mon bureau.
Dans une série plus récente, présentée à Artissima, tu t’intéresses à des peintres plus anciens, notamment de la Renaissance.
Oui, c’est juste. Comme depuis quelques années, j’habite en Italie, je me suis intéressée à l’art italien. J’ai d’abord regardé les artistes modernes et contemporains travaillant sur des problématiques proches des miennes, mais depuis peu, je me penche également sur des peintres plus anciens comme Giotto ou Lorenzetti. Je suis fascinée par la construction étrange de l’espace dans certains de leurs tableaux où l’on voit ce qui se passe à l’intérieur d’un édifice tout en étant, nous, situés à l’extérieur. De nos jours, plus aucun artiste ne peint les choses de cette manière. Soit le spectateur est dans la pièce et voit ce qui s’y passe, soit il est dehors et ne voit rien. Cette différence m’a inspiré Au seuil de la peinture (2025), une série dans laquelle j’ai choisi de représenter uniquement les arches de certains tableaux de la peinture pré-renaissante.
Série seuil de la peinture (2025), de gauche à droite: à Altichiero da Zevio, à Paolo di Giovanni Fei, à Lippo Memmi.
Paysage, série La peintre c’est… (2025)
Anatomie d’un tableau, Triptyque, 3 dessins, 2024
HxL, les formats de l’art (figure), 2025