Célébration de l’imperfection
Pour sa dernière exposition à l’Espace Kugler, l’artiste genevoise Mauren Brodbeck nous plonge dans une imagerie sensuelle où les courbes à la limite de l’abstraction et les couleurs vibrantes nous invitent à une réflexion sur les normes de la beauté.
Dans un nouveau corpus d’œuvres, intitulées Imperfect Laughter, l’artiste explore le thème du corps et sa place dans la société. A travers des portraits intimistes, elle s’interroge sur ce que l’on veut exprimer avec son enveloppe charnelle, indépendamment de son âge et du regard des autres. Avec ces tirages risographiques uniques, chaque photo prend vie dans des tonalités différentes, créant ainsi des séries d’images évoquant une séquence d’un film. L’artiste aime quand ses photos ne restent pas figées, elle s’intéresse à ce qui passe entre prise de vue et le modèle, ces choses impalpables qui font qu’un cliché n’est pas juste une image, mais devient une œuvre d’art. Durant un an, elle a su créer un laboratoire d’expérimentations où ses modèles féminins, principalement des connaissances et des amies, ont pu s’exprimer librement avec leurs corps nus, non soumis au « male gaze » et aux diktats de la beauté.
Chimie de la création
En utilisant la risographie, une technique d’impression proche de la sérigraphie développée en 1986 au Japon, Mauren Brodbeck poursuit ses expérimentations dans le domaine de la photographie. Son intérêt pour le travail en labo ne date pas d’hier. Initiée au développement de photo au Collège de Saussure, l’artiste s’installe par la suite au Canada où elle étudie le cinéma à la Vancouver Film School. Plus tard, elle intègre la ACCD, Art Center College of Design de Pasadena, où elle poursuit ses recherches autour de tirages photographiques de tout genre, dont le Lith-Printing, une technique de tirage photographique argentique utilisant un révélateur lithographique qui produit des images à fort contraste avec des tons chauds et des effets imprévisibles. C’est à ce moment-là que l’artiste se passionne pour les protocoles de développement photographique. Chaque temps de pose et ordre de processus pour un produit influence la couleur de l’image finale. Ainsi, Mauren Brodbeck consigne méticuleusement chacune de ses expériences, ce qui lui a permis de créer des œuvres à la colorimétrie surprenante. De retour en Suisse, l’artiste n’avait plus accès aux mêmes produits chimiques, et de ce fait, s’est mise à reproduire ce qu’elle faisait aux États-Unis à l’aide de logiciels tels que Photoshop, tout en gardant en mémoire ses créations réalisées aux moyens d’une alchimie pointue.
Repentirs analogiques
Le choix de produire des œuvres grâce à la risographie en 2026 lui a permis de retrouver tout ce processus expérimental qu’elle chérit tant. En effet, ce procédé, en partie analogique, offre une grande part d’aléatoire. Ici, les décalages et les maculatures reflètent notre inconstance humaine. Ainsi, on montre les tirages que l’on cache d’habitude. On peut y voir un pied de nez à la perfection attendue de notre société et des réseaux sociaux, où les images lisses et sans âme inondent notre espace numérique. Lors de ses études, l’artiste a fortement été inspirée par Sarah Moon, dont les clichés semblaient offrir une liberté et une singularité à la représentation du corps féminin. On retrouve également des effets de flou dans la risographie. Ainsi, toutes les aspérités et les repentirs des dernières œuvres de Mauren Brodbeck évoquent les fêlures du corps et de l’âme.
«Risothérapie»
Il est inutile de vanter les vertus thérapeutiques de l’art, car sans cette part révélatrice de notre sensibilité, on serait face à un monde dénoué de tout sentiment et de toute compréhension. Avec Imperfect Laughter, l’artiste se penche sur ce qui peut meurtrir une personne. Elle a voulu offrir un espace de sécurité à des femmes ayant pour certaines subi des traumatismes physiques et psychologiques. Comment veut-on s’exprimer à travers son corps, peu importe son âge et son physique ? Comment se reconstruire après une agression sexuelle ou des années de dégoût de soi dues aux injonctions qui ternissent notre regard sur nos corps imparfaits ? Les problématiques de la reconstruction, de l’émancipation, mais aussi de l’acceptation de ses désirs, l’artiste l’a explorée à travers la série Slow Burn où elle a dû se réapproprier son propre corps à la suite à une grande perte de poids et un changement radical dans sa vie de famille. Dans un monde où la figure maternelle se doit de constituer un pilier de notre société, quel espace de liberté accorde-t-on au corps féminin ? Peut-on désacraliser ce corps porteur de vie et se le réapproprier sans subir le jugement ? L’artiste affirme que le corps peut exister en dehors du regard de l’autre à travers des photographies mettant en scène ce dernier avec des moirés et ombres lui accordant un statut presque totémique. Certaines poses, qui semblent a priori refléter de la fragilité, peuvent aussi initier l’empowerment, due à l’angle de leur prise de vue, mais aussi à l’aspect statuaire des corps. En photographiant des femmes nues, l’artiste leur a donné la possibilité de changer leur image, la manière dont elles se perçoivent, car pour beaucoup d’entre elles, il y avait pour leitmotiv une envie de se voir différemment. C’est pour ces raisons que Mauren Brodbeck a suivi certaines femmes durant plusieurs mois : il y a comme une sorte de cheminement vers une retrouvaille avec soi dans cette démarche artistique bienveillante.
Aléatoire végétale
Les zones non imprimées des risographies, ressemblant à un négatif qui aurait brûlé, rappellent les déchirures grattées avec une lame de rasoir sur ses anciens travaux, un procédé notamment présent dans la série Interplay, Enmeshment and Matter présentée lors de l’exposition Anima au Musée des Beaux-Arts Le Locle dans une installation photographique immersive et sonore. Cette série a pour but de dénoncer les dommages que nous causons à la nature. Cette érosion évoque, dans Imperfect Laughter, la manière dont on dégrade l’image de son propre corps. Dans le travail de Mauren Brodbeck, la nature est omniprésente. Les gros plans sur les fleurs rappellent que l’on fait entièrement partie du monde du vivant. Sur ces compositions florales, les résultats de la risographie sont encore plus aléatoires, parfois, la deuxième couche de couleur du sujet se retrouve imprimée à l’envers. Cet effet nous invite à nous laisser surprendre par la vie dans un lâcher-prise chromatique.
Occuper l’espace
La thématique de l’occupation de l’espace n’est pas nouvelle chez l’artiste, car elle a étudié les nouveaux médias et les médias interactifs à la HEAD dans un Master postgrade. Cela fait déjà plusieurs années qu’elle intègre des installations sonores dans la scénographie de ses expositions et que ses créations sortent du format papier. C’était le cas lors de l’exposition Slow Burn à la galerie Base Window où le thème de la mise en scène était un pic nic extatique. L’artiste, qui commençait alors à travailler autour du nu féminin a imprimé des parties de corps mêlées à des plantes tropicales sur des assiettes, des foulards et des coussins. Elle poursuit actuellement cette réflexion dans l’écriture d’un livre ayant pour thème le flow extatique et sensuel de la vie. A travers l’installation Slow Burn, elle a pu s’affranchir et se réapproprier une domesticité qu’elle a vécue durant des années. Ainsi elle s’est interrogée sur ce qu’elle désirait réellement dans la vie, mais aussi sur quelle était la place du corps de la femme dans la société. A-t-on le droit d’exprimer sa sensualité à un certain âge, peut-on se réapproprier son corps et son image sans être perpétuellement jugées. Malheureusement, les femmes sont toujours critiquées, quoi qu’elles fassent. Si l’on est naturelle, on est négligée. Lorsque l’on est trop coquette, on est considérée comme superficielle. Jamais rien ne va. Mauren Brodbeck aspire à changer le regard que les femmes portent sur elles-mêmes grâce à son art et à ce que chacune fasse ce qui lui plaît et se sente bien dans son corps.
Imperfect Laughter, à découvrir du 4 au 15 mars 2026 à L’Espace Kugler Gallery