Au-delà des apparences
Curatée par Antoine Bony, directeur de la galerie Fabienne Levy de Genève, l’exposition Beyond the Surface explore en profondeur les idées d’une scène contemporaine en plein questionnement sur l’identité et la mémoire collective. Chacun des sept artistes apporte une vision nouvelle sur le paysage visuel actuel.
Fragments iconographiques
Une image peut en cacher une autre! L’artiste parisien Pierre Dumaire a su créer des images à la limite de l’abstraction avec des photographies issues de l’iconographie gay. Dans Hamam (2024), un zoom sur des petites catelles d’un bain turc, dont le reflet du flash de l’appareil photo forme une croix, est répété neuf fois. Cet assemblage est ensuite sérigraphié sur du velours et crée une composition géométrique de deux mètres de haut où se trouve un petit cercle. Ce rond rappelle à la fois la forme d’un objectif, mais peut aussi évoquer un trou à travers lequel un œil indiscret pourrait s’égarer, voire s’évader. Cette image, qui semble froide et géométrique d’un premier abord, révèle une sensualité latente due aux activités du lieu photographié. Il s’en dégage un sentiment à la fois ambigu et mélancolique, qui questionne aussi sur un besoin de préserver sa vie intime. Les croix peuvent évoquer le poids de la religion, mais aussi le regard des autres, ce dernier étant matérialisé par le cercle au centre. L’image fragmentée est de plus en plus présente dans le dessin contemporain. Chez Tobias Nussbaumer, l’action est décuplée sur plusieurs plans successifs dans un même dessin exécuté à l’encre et au crayon de couleur noir. Cela se réfère à un espace numérique créé grâce à ses archives personnelles nourrissant une « Machine Learning ». On retrouve cette notion d’alimentation dans le travail d’Alina Frieske, qui réalise des tirages photographiques sur papier baryté à l’aide de fragments d’images n’ayant rien à voir avec le sujet représenté dans le collage numérique final. L’artiste crée ainsi des portraits à base d’une mémoire collective iconographique présente dans notre monde numérique, notamment des réseaux sociaux, inondé de photos de tous genres.
Hamam, 2024 de Pierre Dumaire et Newsfeed, 2024 d’Alina Frieske
Photo © Tristan Savoy. Courtoisie de la galerie Fabienne Levy
Hybridations formelles
Avec ses sculptures inspirées de l’anatomie humaine et de la nature, Vanessa Safavi, brouille les pistes. Dans une hybridation formelle entre les règnes, une forme rappelant des seins revient de manière récurrente. Le bronze patiné d’argent et de nickel de l’œuvre Dans sa coquille, présenté en 2025 au Swiss Art Award, intègre à la fois le minéral et l’animal en une entité. L’ajout de coquillages implique une notion d’accompagnement, car les coquilles des escargots marins ou terrestres accompagnent ces derniers tout au long de leur existence en s’adaptant à la croissance de leur morphologie. La coquille est à la fois refuge et armure, de même que la poitrine, pouvant incarner à la fois une féminité très affirmée tout comme une intimité qu’il est nécessaire de protéger. De manière ambivalente, la puissance et la vulnérabilité émanent de cette œuvre, traduisant avec brio les réflexions de Vanessa Safavi sur la place de la femme dans notre société, un thème qui se retrouve dans de nombreuses œuvres telles que Ex-Wife Diaries (2021), ou encore The Vacuum (2023). Chez Maryam Khosrovani, le câble devient mémoire, qu’il soit au service de notre espace numérique, ou qu’il évoque nos neurones et notre système veineux. Si l’on observe avec attention Extension of a collapsing landscape, intubated futures (2025), il y a un contraste saisissant entre la régularité géométrique de ce tuyau esquissé au graphite dont l’intérieur est brodé de fils rouges. Ces derniers, qui rendent hommage à l’artisanat iranien, pourraient aussi évoquer l’hémoglobine. Ce qui est aussi intéressant de souligner, c’est que dans ses dessins, l’artiste peut aussi évoquer le lien plus que jamais renforcé entre la machine et notre corps. Une partie de notre mémoire est stockée sur des data centers reliés par des câbles et satellites, par le biais des transmissions que nous exécutons avec nos téléphones portables. Parfois, le câble peut être considéré comme une sorte de prolongement de notre corps.
Echo Drift V, 2025, de Tobias Naussbaumer, Dans sa coquille, 2025 de Vanessa Safavi et Extension of a collapsing landscape, intubated futures, 2025 de Maryam Khosrovani
Photo © Tristan Savoy. Courtoisie de la galerie Fabienne Levy
Iconographie nouvelle
Avec ses peintures aux tons doux, l’artiste israélien Amit Berman interprète l’intimité et le vivre ensemble avec beaucoup de tendresse. Dans des décors aux références discrètes à l’histoire de l’art, l’artiste se met en scène, de même que son futur mari ou encore des proches, dans des scènes du quotidien. Ainsi, on découvre dans Sometimes I sink a stone that still manges to drift (2022), un jeune homme assoupi sur le ventre devant une fenêtre s’ouvrant sur un édifice imposant de Florence. Le fait d’avoir disposé le corps du protagoniste en-dessous de ces dômes évoque comme une appréhension d’être submergé par le poids du passé, mais aussi une certaine solitude. Avec cette scène intime, où le protagoniste se retrouve dans une posture vulnérable, Amit Berman s’éloigne des stéréotypes encore très ancrés dans l’imaginaire collectif sur les relations entre hommes. Tout comme Pierre Dumaire, on se trouve dans une iconographie qui évoque des sujets de manière non frontale. Cette imagerie empruntée à une esthétique de la mémoire, on la retrouve dans le travail de Norbert Bisky, qui s’inspire du réalisme social allemand. Dans l’œuvre Doze (2024), le visage du jeune homme semble osciller entre lâcher-prise et tensions provoquées par le monde qui l’entoure.
A travers leurs expériences qui ont façonné leur identité, les artistes s’expriment chacun à leur manière à travers différentes techniques et médiums qui portent leur travail. Avec cette sélection d’œuvres, Antoine Bony a voulu montrer la richesse et la manière subtile dont les artistes appréhendent et s’approprient ce qui les entoure afin de restituer une vision personnelle narrant leur histoire.
Beyond the Surface, à découvrir jusqu’au 7 mars à la galerie Fabienne Levy de Genève.
Doze, 2024, de Norbert Bisky et Sometimes I sink a stone that still manges to drift , 2022, de Amit berman
Photo © Tristan Savoy. Courtoisie de la galerie Fabienne Levy
Hamam , 2024, de Pierre Dumaire
Photo © Tristan Savoy. Courtoisie de la galerie Fabienne Levy
Echo Drift V, 2025, de Tobias Naussbaumer et Dans sa coquille, 2025 de Vanessa Safavi