La figure de la Bimbo dans l’art

par 30 mars 2026À la une, Art contemporain

Qui a dit que les Bimbos devaient forcément être décérébrées pour avoir le droit d’exister ? Sous le vernis et le rose poudré se cachent des parcours de vie plus tortueux qu’ils semblent paraître. Décryptage de cette figure féminine controversée.

Couverture: Marianne (Zahia Dehar), 2015, de Pierre et Gilles. Courtoisie de la galerie Templon.

Souvent considérée comme de mauvais goût par les classes supérieures, la figure de la Bimbo incarne l’anti-establishment par excellence. Trop maquillée, trop sexy, elle symbolise l’outrance. Les pionnières de cette représentation d’une féminité exacerbée ont payé les pots cassés d’une vision du corps de la femme empreint d’un « male gaze », loin de la figure émancipatrice contemporaine. Souvent moquées, les femmes telles que la Cicciolina, Pamela Anderson ou encore Anna Nicole Smith ont été écrasées par le monde du show-business qui les voyait uniquement comme des poupées frivoles. Cette plastique et ces corps artificiels ont tout de même inspiré, par leur audace et leur soif de liberté, des artistes notables et sont de nos jours davantage associés au néo-féminisme qu’à une sorte d’oppression hétéro-patriarcale. Malgré tout, ces femmes ont bien souvent pour point commun d’avoir vécu une enfance malheureuse et ont parfois été victimes d’abus. Le film Diamant brut (2024) d’Agathe Riedinger, où l’on suit le parcours d’une jeune femme cherchant à devenir célèbre par le biais d’une télé-réalité, a récemment mis en lumière cette problématique de manière sensible. En effet, reprendre le contrôle de son image et de son corps peut devenir vecteur d’empowerment. David La Chapelle a su capter cette force qui émane de ces actrices dans une œuvre ultra kitsch ironisant le rôle auquel on réduit les femmes jugées trop sexy. Quant à Pierre et Gilles, ils sacralisent les acteurs de la pop culture dans des clichés à la fois queer et féeriques. Cette autodérision de leur propre image permet aussi à ces jeunes femmes de sortir de la victimisation qu’on leur accorde trop souvent. Ainsi, ce sont elles et personne d’autre qui ont le contrôle de leur image. « J’suis une Bimbo mais j’ai un cerveau, j’suis une poupée, mais j’suis pas ton jouet, pour moi c’est ça la liberté… » chantait l’humoriste de France Inter Mahaut dans son tube de l’été de 2025.

Jean-Léon Gérôme, La danse de l’almée, 1863.

De l’almée à la « meuf 92 i »

Depuis toujours, les artistes ont posé un regard fétichisant sur le corps de la femme, tout particulièrement sur celui des femmes orientales. De nombreuses toiles de maître telles que l’Almée, an Egyptian Dancer (1883) de Gunnar Berndtson ou encore La danse de l’almée (1863) de Jean-Léon Gérôme témoignent de cette époque où l’on représentait un Orient fantasmé avec des danseuses du ventre offertes au regard du spectateur. Les premiers à avoir représenté ces contrées lointaines ainsi sont Rembrandt et Eugène Delacroix, suivi par Ingres avec notamment Le bain Turc en 1962, où des vingtaines de femmes d’un harem se prélassaient entièrement nues. Le fait que la scène se passait dans un lieu hors Occident a évité au peintre de faire scandale, car les protagonistes de cette toile n’étaient pas occidentaux, donc des corps sur lesquels on pouvait projeter tous ses désirs à cette époque. Contrairement à la femme blanche, il y avait une animalisation de ces femmes. Elles étaient en quelque sorte les bimbos de l’époque, hors de la société bourgeoise, dont les corps pouvaient être sexualisés. Si l’on se penche sur les bimbos qui ont défrayé les chroniques ces dernières années, elles ont toutes un point commun: celui d’être issues de classes populaires.

En effet, se distinguer des classes privilégiées est devenue une revendication. On le voit avec les filles des banlieues de Paris qui ont décidé de créer le fameux “92 i makeup”. Le terme 92 i vient du label du rappeur français Booba, 92 pour les Hauts-de-Seine et i pour « injection ». Synonyme du mot « beurette » l’appellation 92 i est surtout utilisée à notre époque pour désigner les filles maghrébines issues des quartiers populaires avec une apparence très codifiée. Tout comme chez la Bimbo, le maquillage est très prononcé, avec un teint bronzé, des faux-cils, un over-line au niveau des lèvres, des sourcils prononcés, et surtout des tenues accessibles. Cette tendance, fortement inspirée de l’apparence des sœurs Kardashian de 2015, met en avant ce qui est associé à des traits orientaux, en totale opposition à « la parisienne ». De cette manière, les jeunes filles se réapproprient un stéréotype de femmes exotiques hypersexualisées par un regard masculin. Il ne faut pas oublier que le terme « beurette » se retrouve principalement dans les requêtes des visiteurs masculins de site pornographique.

JUST ILIKE BY SOL, 2019, Sol Cattino

Cagole Power

S’il y a bien une fille qui ne s’identifie pas à la figure de la parisienne, c’est bien la cagole. Ces dernières, années elle a colonisé les reality-show et s’est transformée en influenceuse, allant jusqu’à asseoir le monde de la mode et du luxe à ses pieds. La première à se tailler la part belle avec ces opportunités est Loana Petrucciani, la gagnante de la première télé-réalité française en 2001, Loft Story. Après l’émission, elle a pu défiler pour Jean-Paul Gaultier. Décédée le 25 mars 2026, cette dernière a malheureusement connu bien des travers ces dernières décennies. Tout comme Loana, Zahia Dehar, la travailleuse du sexe dont la presse avait étigée en scandale, s’est introduite dans le monde de la mode et a été photographiée par Karl Lagerfeld pour le lookbook de la marque de lingerie qu’elle a créée en 2012. Haute en couleur, la Bimbo fascine les artistes et les créateurs. Ces transfuges de classe gagnent en respectabilité grâce à ces derniers, mais aussi par le mouvement MeToo qui a changé le regard que l’on porte sur l’apparence des femmes. Certains artistes contemporains les ont sublimées, c’est le cas de Sol Cattino, une peintre marseillaise qui a immortalisé les femmes issues des classes populaires et que l’on appelle communément cagoles. Lorsque l’artiste s’est présenté aux Beaux-Arts de Paris, elle a essuyé un refus et à la suite de cette mésaventure a décidé de ne plus jamais quitter le Sud. Après avoir terminé ses études à l’Ecole des Beaux-Arts de Marseille, elle s’est intéressée à ce qu’elle considère d’authentique, bien loin des magazines de mode. Chez la cagole, jamais rien n’est trop. Cheveux peroxydés, tenues léopard et faux ongles font partie de la panoplie de ce personnage incontournable du Sud. Évoluant dans des milieux considérés plutôt machistes, cette figure de la féminité exacerbée a su s’imposer dans l’espace public en étant voyante et en parlant fort. Le mot cagole désignait le tablier que portaient les femmes immigrées indépendantes qui travaillaient dans l’empaquetage des dattes et qui occasionnellement se prostituaient. Cette figure féminine du Sud a contribué par la suite à la démocratisation du port de vêtements sexy, au point qu’actuellement, être cagole est devenu un statement, tout comme la Bimbo est devenue une figure d’empowerment. Exagérant leur côté vulgaire, les cagoles sont aujourd’hui des femmes fières de leur origine sociale et n’ont rien à envier à la Clean Girl. Dans une sorte de mode d’emploi de la Bimbo, Guillaume de Sarde souligne l’existence de cette dernière sans porter de jugement avec son film Bimbo (2018). On y découvre une jeune femme blonde, interprétée par Régina Demina avec la voix off de Marie Piot, expliquant quels sont les archétypes indispensables pour devenir une Bimbo. Cette œuvre rappelle à quel point l’esthétique provenant de la pornographie s’est immiscée dans la société en général et à quel point elle a influencé tout le panorama visuel de ces dernières décennies.

Dark Bimbo, 2023, de Camille farrah Buhler

Bimbo Latina et afro-américaine

Au milieu des années 1990, on assiste à une véritable révolution dans l’industrie musicale avec des femmes qui ne se contentent plus d’être des « Feature Girls » dans les clips de hip-hop. Des artistes comme Lil Kim et Foxy Brown prennent le pouvoir et deviennent rappeuses tout en assumant leur féminité et leur sexualité. De son côté, Jennifer Lopez met en valeur les rondeurs de son corps dans ses clips, permettant à toute une génération de jeunes filles latines de s’identifier à un autre modèle que celui proposé par les magazines de mode. En 2018, c’est Cardi B qui a repris le flambeau. Originaire du Bronx, cette ancienne strip-teaseuse, fille d’un père dominicain et d’une mère trinidadienne, a su s’imposer dans une industrie musicale extrêmement sexiste. Aujourd’hui elle est une des musiciennes les plus influentes du monde et avec son look sexy, elle a changé le regard que l’on porte sur les filles issues des milieux populaires. Sa chanson WAP en collaboration avec Megan Thee Stallion est devenue un véritable hymne féministe, au point de toucher un public très élargi, car même Hilary Clinton a complimenté les deux artistes et a décidé de les rencontrer. Depuis le début de sa carrière, Cardi B enchaîne les apparitions en tenues toujours aussi provocantes et surprenantes, ce qui lui a valu de dépasser le statut de Bimbo pour devenir une véritable influenceuse mode. Dans une version plus figurée de la Bimbo, l’artiste américaine Mickalene Thomas orne de strass et de tissus aux motifs colorés ses portraits de femmes afro-américaines. Dans ses œuvres, on est face à une représentation d’une féminité puissante. En détournant tous ces accessoires et matériaux initialement utilisés pour les vêtements et la manucure, l’artiste rend l’apparence politique. Il ne faut pas oublier qu’au 18ème siècle, les États-Unis avaient établi la loi Tignon, obligeant les femmes noires, esclaves ou libres de se couvrir les cheveux avec un foulard pour marquer leur infériorité et les empêchait de concurrencer les femmes occidentales. Il faut savoir que les femmes afro-américaines se coiffaient de manière très élaborée et ornaient leurs cheveux de tresses, plumes et bijoux. De nos jours, les femmes de la communauté noire et hispanique étasunienne ont fait le choix d’accentuer leur féminité et d’être fières de leurs corps. Proposer une alternative à l’image classique de la Bimbo, l’artiste genevoise Camille Farrah Buhler s’en est emparée en présentant une installation intitulée Dark Bimbo (2023) dans l’espace capsule de Halle Nord au cœur de la cité de Calvin. Avec cette œuvre, l’artiste questionne la place du corps noir dans notre société occidentale, ainsi que les normes de beauté.

 

Sevdaliza, Human

S’affranchir du Male Gaze

Depuis que certaines sub-cultures sont devenues plus mainstream, la Bimbo ne ressemble plus forcément à une Barbie. Le personnage de Vampira, apparu en 1954 dans la série éponyme, a été source d’inspiration pour de nombreuses jeunes femmes, mais aussi pour la scène Drag. Car lorsque l’on parle de performer la féminité, il en devient presque obligatoire de mentionner les Drag Queen qui incarnent une liberté d’apparence que l’on retrouve presque uniquement dans la communauté queer. Ces dernières ont su faire de l’outrance un art qui demande de solides connaissances en maquillage, couture, danse et performance. A travers leurs spectacles, elles mettent en lumière la femme sensuelle et sûre d’elle qui sommeille en chacun d’entre nous.

Avec le mouvement body positive, le corps de la Bimbo s’est transformé parfois en des allures inattendues, surfant plus sur l’étrange que le glamour. Les Goth Bimbos tout comme leurs consœurs classiques jouent avec des codes de la féminité empruntés à la culture gothique. Elles ont troqué les tenues rose bonbon pour des corsets et des habits de latex, certaines arborent même des prothèses amovibles sur le visage, ainsi qu’une multitude de piercings. Pour elles, le but n’est pas de plaire aux hommes, mais plutôt de redéfinir une sorte de féminité alternative dont elles ont un contrôle absolu. Ici, les diktats de la minceur ne sont plus de mise et le corps se libère pour incarner un alter ego plus proche des aspirations de la personne qui l’incarne. Une des artistes qui représente le mieux la Bimbo du futur reste Cobrah. Avec ses clips fétichistes où elle se met en scène dans des décors à l’esthétique futuriste, on est projeté dans un univers qui rappelle la saga Alien tout en restant furieusement sexy. Le corps de la chanteuse suédoise est moulé dans des bodies en latex beige et son maquillage est quasiment « nude » à l’exception de ses yeux cernés de noir. Elle devient ainsi une sorte de déesse post-cyberpunk qui évolue sur des sons technos dignes d’une darkroom d’un club berlinois. Dans un style musical plus pointu, Sevdaliza a renversé les codes esthétiques de la Bimbo. On lui a d’ailleurs souvent reproché de trop dévoiler son corps alors que ses tenues font justement partie intégrante de son univers artistique.

Qu’elles évoluent dans le milieu de l’art ou de la mode, les Bimbos n’ont pas dit leur dernier mot ! En proposant de multiples images de la femme bien plus alternatives et submersives, elles défient les codes érigés par un système hétéro-patriarcal qu’il serait temps de dépoussiérer.

 

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