Affaire à suivre: Razene El Mestaysser
Lorsque l’on se rend à la remise de diplômes d’une école d’art, il est rare de croiser des élèves aussi impliqués politiquement que Razene El Mestaysser. Avec une pratique s’appuyant sur son vécu et l’actualité rythmant notre quotidien, l’artiste a su développer un langage décriant des intégrations on ne peut plus pertinentes.
Sur un mur immaculé courent des cyanotypes, accrochés comme des « post it », dont le format rappelle les dépêches AFP qui s’affichent sur nos portables. Si l’on se penche sur leurs messages, on observe qu’il s’agit de premières de couverture de journaux et d’accroches de publications parues sur les réseaux sociaux. Leurs teneurs deviennent par moments illisibles, ce qui crée une distance que l’on ressent bien souvent face à l’actualité : loin des yeux, loin du cœur. Ainsi, Razene El Mestaysser transforme un flux d’actualité en un sentiment d’impuissance ou, au contraire, en un moteur qui nous pousse à l’action.
Formellement, ces impressions ressemblent à des fragments de blue-jeans, un habit de tous les jours, rappelant que l’intrusion de news dans nos smartphones fait partie intégrante de notre quotidien. Les billets semblent doux, mais si l’on se penche sur leur message, ils révèlent des aspects bien plus sombres de notre actualité, ponctuée de récits de conflits armés, de violences policières et de divers faits divers sordides.
Au pied de son accrochage conçu pour le Grad Tour de la HEAD, des ballons de football en céramique marquent le sol de leurs empreintes. Tantôt ornés de lettres françaises et arabes, ces derniers soulignent le poids des mots et du langage. De cette manière, les ballons réduisent la langue en poussière, pour la façonner selon ce qui correspond le mieux à l’artiste. Le choix du ballon évoque bien entendu la culture populaire et rappelle ainsi à quel point nous sommes tous touchés par des questions identitaires. Il est bien souvent difficile de choisir quelle est réellement notre langue maternelle, surtout pour les personnes habitant un territoire jadis occupé par des colons. Ainsi l’artiste traduit un sentiment qui traverse un bon nombre de Maghrébins bilingues : quel est mon véritable langage, celui pratiqué par mes ancêtres, ou celui qui s’est immiscé lentement, mais sûrement, dans ma culture par des décennies de colonisation ?
J’vous embrasse avec la langue de Molière, 2026 / Photo: © Sandra Pointet / Courtoisie de la HEAD
Le fait qu’un cyanotype soit scotché sur un tableau remet en question le côté institutionnel de l’art. L’image d’un buste ancien affublé d’un billet d’actualité est par conséquent le leitmotiv d’idées nouvelles. Dans une autre toile de Razene El Mestaysser, le lien entre la politique et le clergé se fait ressentir. Est-ce une manière de nous rappeler qu’il faut toujours se méfier des manifestations ostentatoires du pouvoir ?
J’vous embrasse avec la langue de Molière, 2026 / Photo: © Sandra Pointet / Courtoisie de la HEAD
J’vous embrasse avec la langue de Molière, 2026 / Photo: © Sandra Pointet / Courtoisie de la HEAD

