Intérieurs tourmentés

par 5 mars 2021Art contemporain

Mais que fait le Tomato Head de Paul McCarthy dans un chalet suisse? Des oeuvres d’art célèbres décontextualisées s’immiscent dans les toiles de l’artiste genevois Stéphane Ducret. Dans des mises en scène tout droit sorties de son imaginaire, il s’approprie les créations des artistes majoritairement américains qui l’on tant influencé. Permission d’entrer autorisée.

Dans la série REAL ESTATE, Stéphane Ducret s’approprie des oeuvres contemporaines mondialement connues qu’il insère dans un décor fictif, réalisant un tableau dans un tableau. Les 10 oeuvres de l’artiste genevois témoignent ainsi d’une époque picturale mais aussi d’un mode de vie mettant la beauté et la possession au centre de tout. On y découvre aussi bien des fauteuils de Jean Royère qu’une sculpture de Roni Horn. Cette dernière, représentée dans un jardin japonais, se voit attribuer un nouveau contexte. Stéphane Ducret incarne ici le public, le collectionneur et bien entendu l’artiste. Après plusieurs années d’abstinence de pratique artistique, il revient avec un travail résolument différent de ses toiles habituelles, fruit d’une longue remise en question.

Painting Number 1 (#SterlingRuby #JeanRoyere), 2017
Painting Number 10 (#PeterDoig, #JonasWood, ##JheronimusBosch), 2020

#1, sinon rien
Avec cette série de peintures grand format, Stéphane Ducret nous questionne sur le statut de l’artiste et de son rôle dans la société par le prisme du succès. Ce besoin de reconnaissance ne peut-il pas devenir un poids difficile à porter? Cette pression émise par le marché de l’art contemporain sur certains artistes, ne reflète-t-elle pas notre obnubilation humaine à vouloir être le premier? N’élève-t-elle pas la performance au rang de dogme, devenant ainsi valeur absolue de réussite? On retrouve cette inclinaison à vouloir être reconnu et partagé dans le titre des oeuvres de la série REAL ESTATE, dont le numéro est suivi de hashtags. Ces mots-clefs permettent de référencer une photo dans le flux continu de publications des internautes sur les réseaux sociaux. Dans les natures mortes de Ducret, ils reprennent les noms des artistes des oeuvres représentées. Le peintre met ainsi en lumière les préoccupations des personnes actives, qu’elles appartiennent au milieu culturel, sportif ou encore financier. Nous sommes tous soumis à une classification, qu’on le veuille ou non.

Valeur refuge

On peut voir également un parallèle entre l’immobilier de luxe et la cote d’un artiste. De même que de posséder une montre de luxe, l’habitat est considéré comme un gage de réussite sociale pour son acquéreur, tout comme les tableaux ornant ses murs. L’artiste, cherche-t-il à évoquer par là que certains collectionneurs considèrent avant tout l’art comme un investissement? Que dans l’imaginaire collectif, un artiste n’a de valeur que lorsqu’il accède à la célébrité? La réponse se trouve peut-être dans Painting Number 6 (#BruceNauman #AndyWarhol) avec l’insertion de The true artist helps the world by revealing mystic truths de la mythique série window or wall sign de Bruce Nauman, un questionnement sur la légitimité de l’art que l’on doit notamment à Andy Warhol. D’ailleurs ce dernier a été l’un des artistes qui a le plus influencé Stéphane Ducret à ses débuts.

Depuis toujours, les influences de Stéphane Ducret sont variées. Elles vont du rock psychédélique à Sterling Ruby de la série Time and Space Transcendence. Qu’il s’agisse de musique ou d’art, l’artiste se nourrit des mouvements qui l’entourent afin de nous livrer une oeuvre reflétant sa vision du monde.

Solo Show Number 1
Du 11 mars au 24 avril
Galerie Gowen Contemporary
Rue Jean-Calvin n°4
1204 Genève
+41 22 700 30 68
www.gowencontemporary.com

 
Stéphane Ducret, Painting Number 8 (#RoniHorn #Mousseline), 2020

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