Vert de Paris, une nuance mortelle !
Étincelant comme une émeraude et d’une grande stabilité, le vert de Paris a fait bien de nombreuses victimes. Cette nuance irrésistible s’est immiscée dans la chair des élégantes du XIXe siècle, mais aussi dans celle des ouvriers qui produisaient ces robes, ces papiers peints et ces autres objets usuels. Voici la petite histoire des verts arsenicaux.
Le vert de Paris ou vert de Schweinfurt, découvert en 1814 par Friedrich Russ et Wilhelm Sattler, fabricants de couleur de la ville éponyme, a été l’un des pigments les plus toxiques de l’époque. L’appellation vert de Paris vient de son utilisation comme raticide pour les égouts de la ville lumière en 1867. Appelé également vert de Vienne, vert Mitis ou vert d’arsenic, l’acétoarsénite de cuivre correspondant au PG21 dans le « Colour Index », s’est retrouvé dans la composition de tubes de peinture à l’huile, de tapisserie, de teinture servant à colorer des robes somptueuses ou encore de colorant des couvertures et des tranches de livre. James C Whorton parle même d’ «Arsenic Century», tellement cet élément se retrouvait dans les objets du quotidien.
Hautement toxique, sa préparation a causé de nombreux empoisonnements dans les usines, mais aussi chez les artistes qui utilisaient ce pigment. Parmi eux, figurent de nombreux impressionnistes et postimpressionnistes tels que Cézanne, qui l’utilisait dans ses aquarelles, Monet et Van Gogh qui, quant à eux, en ont incorporé dans la préparation de leur peinture à l’huile. Avec son intensité semblable à l’éclat d’une émeraude, bien des toiles ont été réalisées avec cette nuance, car elle apportait de la vivacité aux représentations de végétaux. On compte parmi les plus célèbres l’Autoportrait dédié à Paul Gauguin (1888) de Van Gogh, dont les troubles ont peut-être été provoqués par l’intoxication au pigment à base de plomb, de mercure et d’arsenic. Quant à Edouard Manet, on suppose qu’il a probablement utilisé du vert de Scheele pour peindre La musique aux Tuileries en 1862. Ce dernier pigment nous vient du pharmacien suédois Carl Wilhelm Scheele qui trouvait que le vert ne tenait pas bien, il s’affadissait avec le temps. En 1775, il a alors expérimenté plusieurs mélanges, dont une solution de potasse et d’arsenic blanc dans une solution de vitriol de cuivre. Résultat : bluffant, le vert ne se décolore plus. Bien après la mort de Scheele, décédé en 1786 à cause de métaux lourds employé dans son laboratoire, Friedrich Russ et Wilhelm Sattler, y ajoute l’acétoarsénite de cuivre, qui donnera naissance au vert de Schweinfurt en 1814.
Vincent van Gogh, Autoportrait dédié à Paul Gauguin, 1888, musée Fogg de Cambridge (Massachusetts).
Mais l’usage le plus répandu des verts arsenicaux reste dans la décoration des intérieurs. Au 19ème siècle, la mode est au papier peint dans les foyers anglais. Toute classe confondue s’arrache ces papiers aux motifs souvent végétaux. La possibilité de pouvoir produire des rouleaux démocratise ces ornements muraux jadis réservés aux classes supérieures. Le designer de papier peint le plus remarquable reste William Morris, dessinateur, écrivain, poète, architecte, imprimeur et pionnier du mouvement Art & Crafts. Il doit sa fortune à la compagnie Devon Dreat Consolidate Mines, dont il hérite des parts. Cette société était la plus grande mine de cuivre du Royaume -Unis et produisait plus de la moitié des stocks d’arsenic mondiaux. L’usage de verts arsenicaux pour composer ses motifs végétaux pour ses papiers peints a été extrêmement rentable, comme il extrayait ces matériaux. En 1861, il finira par revendre ses parts de la mine et fondera Morris &. Co, une société (toujours active de nos jours) qui prône un retour à la nature et des conditions de travail plus justes dans ses usines, faisant de lui un véritable artisan socialiste. Il a d’ailleurs contribué à la fondation de la Socialiste League. Malgré ses aspirations à être proche de la nature, ses créations sont à la source d’un véritable problème sanitaire. En effet, les papiers peints à l’arsenic contaminaient l’air, surtout lorsque les maisons étaient chauffées et que les moisissures propageaient la forme la plus dangereuse de l’arsenic, à savoir l’arsine, un gaz pyrophorique très toxique. De plus, les fenêtres étaient souvent fermées en hiver, ce qui accentuait les risques d’intoxication. Bien entendu, William Morris, qui pensait que la vague de maladie qui touchait l’Angleterre était causée par l’eau des égouts, n’a pas intentionnellement empoisonné ses clients. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, les médecins avaient des avis opposés en ce qui concerne l’arsenic. Certains pensaient que ce dernier, utilisé en petites quantités, avait des vertus médicinales, et de ce fait, ne pouvait pas empoisonner la population. Cet élément a été utilisé entre autres pour traiter diverses maladies telles que la syphilis, le paludisme et l’asthme. En 1976, le médecin et pharmacien Thomas Fowler développe une préparation médicinale contenant de l’arsénite de potassium qu’il nommera « Fowler’s solution ». D’autres médecins s’étaient bien au contraire opposés à l’usage de ce poison, car ils avaient constaté sa dangerosité. Plus tard, Ange Gabriel Maxime Vernois, médecin hygiéniste français, qui a rédigé le “Mémoire sur les accidents produits par l’emploi des vert arsenicaux” en 1859 a documenté les effets indésirables et le pouvoir létal de l’arsenic.
Georg Friedrich Kersting, une brodeuse, 1811
L’emploi de verts arsenicaux ne s’arrête pas au design d’intérieur et aux Beaux-Arts, on le retrouve également sur les couvertures et les tranches de livres. Il y a seulement quelques années que ces ouvrages hautement toxiques, qui étaient pour certains en accès libre, ont été retirés des étagères des bibliothèques universitaires. Le laboratoire du Winterthur Museum et l’Université du Delaware ont lancé en 2022 un projet nommé « The Poison Book Project », afin de contrôler tous ces ouvrages.
Robe de ville, vers 1867. Collection permanente du Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.
L’usage le plus dangereux du vert de Paris reste incontestablement son incorporation dans les teintures servant à teindre les tissus et les gazes de couronnes de fleurs et feuilles artificielles, très en vogue entre 1840 et 1860. La manipulation et le port de ces textiles ont causé des lésions irréversibles chez les couturières tout comme chez les clientes. En contact direct avec la peau, l’arsenic a pu pénétrer directement dans l’organisme. Parmi les symptômes d’un empoisonnement à l’arsenic, on compte les démangeaisons, la sensibilité buccale, la perte de l’appétit, des nausées, des diarrhées, un gonflement des tissus, des vomissements, un engourdissement des pieds, des douleurs stomacales, des crampes musculaires. Une exposition prolongée peut, bien entendu, mener à la mort. Il n’est pas étonnant que, dès 1856, les ouvriers se plaignent de lésions cutanées. Une des histoires les plus mémorables reste celle de Matilda Scheurer, employée par un fabricant de fleurs artificielles, alors âgée de 19 ans. Suite à ce travail artisanal, elle tombe gravement malade. Elle vomit de l’eau verte, souffre de trouble oculaire lui faisant voir tout en vert et ses doigts deviennent entièrement verts. Elle décédera le 20 novembre 1861. Suite à son décès, la Ladies’ Sanitary Association charge le chimiste Dr Auguste Wilhelm von Hofmann d’enquêter sur ces couronnes de fleurs. Le 1er février 1862, il publie l’article The dance of death dans le London Time. Il y précise qu’une couronne de fleur artificielle pouvait empoisonner une vingtaine de personnes. Cela n’augure rien de mieux pour les robes, qui contenaient encore plus d’arsenic. À la suite de ce drame, d’autres médecins se rallient à l’avis du Dr von Hofmann. Le grand public, a commencé à faire pression sur l’industrie de la mode et à demander des vêtements exempts d’arsenic. Par conséquent, d’autres pigments ont peu à peu été élaborés, comme le vert de Guignet.
Après toutes ces tragédies, le goût pour le vert a fortement diminué. Des Maisons de couture telles que Chanel l’ont d’ailleurs longtemps banni de leur collection. Gabriel Chanel disait même que cette couleur portait malheur. Par ailleurs, il se fait encore rare dans les défilés de la Maison de nos jours. Heureusement, cette couleur a retrouvé ses lettres de noblesse, car elle est actuellement associée à l’écologie et à la nature. Porté en foulard, le vert est même devenu symbole de lutte pour le droit à l’avortement, notamment en 2003 en Argentine. En 2018, cet accessoire de résistance s’est popularisé dans tout le continent américain.
A voir :
La collection permanente du Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.
A lire :
Pigments empoisonnés. Les verts arsenicaux. Par Alison Matthews David, Ivan Ricordel, Myriam Couturier
Disponible à l’adresse: https://shs.hal.science/halshs-02457120v1/document
Les enquêtes sur les dangers du vert de Schweinfurt et la santé au travail en France (1835-1860). Par Amélie Bonney. Disponible à l’adresse: https://journals.openedition.org/hms/4370
Des Différentes sortes d’accidents causés par les verts arsenicaux employés dans l’industrie par Émile Beaugrand. Paru en 2017 au éditions Hachette
A redécouvrir:
Œuvre en arsenic : Gaetano Costa, 2023. https://le-chat-perche.ch/le-sucre-nest-pas-une-recompense/