L’art du fétichisme

par 8 janvier 2023Art & société, Art contemporain, Queer We Cheer!

Synonyme de fantasme, le fétichisme fascine depuis des siècles les artistes grâce son esthétique sculpturale mais aussi par son côté régressif, voire tabou. Qu’il révèle nos pensées les plus primaires ou qu’il devienne un objet  de revendication, le fétichisme ne s’est jamais autant affiché depuis ces dernières années. Lorsqu’il s’agit de faire fantasmer, les jeunes artistes suisses ne sont pas en reste. Immersion dans les coulisses du désir.

Lorsque l’on pense au fétichisme, la première chose qui nous vient à l’esprit sont des talons aiguille vernis ou encore des cravaches. Les matières brillantes telles que le cuir et le latex appartiennent entièrement à l’iconographie du sexy. Mais d’où vient exactement cette érotisation des objets? Le terme fétiche vient du portugais, ”Fetiço”, signifiant artificiel mais également sortilège. ”Fetiço” venant du latin Factiucius qui signifie factice.Ce terme est apparu au 18ème siècle pour désigner les objets propres aux cultes de l’Afrique de l’Ouest durant la colonisation.  Ce terme a malheureusement toujours eu une connotation péjorative, car les rites d’Afrique occidentale et subsaharienne étaient considérés comme primitifs, en comparaison au Christianisme. L’adoration d’une amulette ou autres fétiches semblait fruste pour les colons alors qu’eux-même adoraient des symboles matérialisés par des objets comme La Croix. Malgré ces aprioris, l’humain a continué à projeter ses fantasmes dans les objets, un comportement qui n’a pas échappé aux oeuvres de l’histoire de l’art contemporaine.

Allen Jones, pionnier en la matière
Les premières grandes œuvres fétichistes ont été introduites dans la culture populaire et révélées au grand public grâce à Stanley Kubrick dans Orange mécanique. Dans une ambiance propre aux sixties, les protagonistes du film buvaient des verres de lait au Korova Milkbar, un établissement dont le décor était constitué de copies du mobilier sexy d’Allen Jones. En effet, l’artiste britannique avait décliné l’offre du réalisateur lorsqu’il lui avait proposé d’utiliser ses sculptures dans son film. L’artiste, qui ne se considérait pas comme un décorateur avait initialement accepté l’offre avec pour seul condition que ses sculptures fassent l’objet d’une exposition au Louvre. Ne cédant pas à cette requête, le réalisateur a du faire une croix sur Allen Jones et faire appel à son chef décorateur John Barry afin de créer un mobilier similaire. L’artiste avait pour souhait que ses installations restent avant tout des œuvres d’art à part entière. Cependant, ces dernières ont suscité la controverse à plusieurs reprises. En 1986, Chaise (1969) fut vandalisée à l’acide par une militante féministe alors qu’elle était exposée au Tate Modern; chose paradoxale, car ces œuvres avaient pour but initial de dénoncer la femme objet. 

L’érotisme a toujours été une préoccupation pour l’artiste. On retrouve dans ses dessins l’influence de Jane, la bande dessinée de Norman Pett, mais c’est sans doute la machine à sous aux courbes féminines dans un casino du Nevada qui a le plus inspiré l’artiste pour ses sculptures. Effectivement, le mannequin-vitrine fusionnait le corps humain et la machine, personnifiant ainsi le désir du gain. Cette fusion entre l’objet et la femme l’inspirera pour toutes ses sculptures fétichistes. 

 

Allen Jones: Chair, 1969
Rosie Gibbens: Professional Body, 2018

Sexualisation des objets domestiques
Détourner les objets usuels pour en révéler leur potentiel sexuel, c’est le quotidien de Rosie Gibbens. Des chaises de bureau deviennent partenaires sexuels afin de révéler l’ennui de l’univers administratif. Les tâches ménagères sont tournées en ridicule afin d’en dénoncer leur absurdité et le sexisme qu’elles véhiculent. Dans ses performances, l’artiste britannique donne de sa personne, n’hésitant pas à créer des situations mettant mal à l’aise le spectateur. Quant à l’érotisation des objets domestiques, ce n’est pas sans rappeler Marilyn (2009), cette paire d’escarpins entièrement réalisée avec des casseroles de Joana Vasconcelos. S’il y a bien un objet qui personnifie le fétichisme, c’est bien l’escarpin à talon aiguille! Sylvie Fleury l’a bien compris puisque ses ready-mades s’emparent des objets liés à la séduction tels que le maquillage et les stilettos. Dans une vidéo, l’escarpin devient bulldozer et écrase les boules de Noël du patriarcat sur un tapis rouge. Comme quoi, le port du talon aiguille n’est pas synonyme d’oppression de la femme comme l’on pourrait s’imaginer à priori. On est bien loin de l’image de la femme objet. Bien au contraire, dans le fétichisme, la femme est pour la plupart du temps active, c’est elle qui mène le jeu. 

Poupées de silicones, poupées de sang
Dans son dernier film, Agata Wieczorek met en scène une Love Doll. Tourné en 2021, alors que l’artiste était étudiante au Studio national des arts contemporains Le Fresnoy, cette vidéo stop-motion a nécessité 14 heures de travail par jour durant plus de deux semaines. Ici, la poupée prend vie, on l’entend haleter et fredonner. Sur son lit, elle semble songeuse, voire même en train de fantasmer. Ses mains, premier indice révélant son artifice, descendent langoureusement le long de son abdomen. C’est alors que l’on se rend compte qu’il s’agit d’une poupée. Cela a pour effet immédiat de nous questionner sur la chosification de la femme dans notre société. L’artiste polonaise joue avec le côté répulsif et à la fois attractif du fétichisme. Précédemment, dans les séries de photos telles que Family Album ou Second Skin, elle met en scène des personnes portant des masques en silicone féminins destinés au Masking, une pratique en marge du fétichisme. Le masking hyperréaliste reste tabou et bien plus marginal que les masques BDSM. Dans cette pratique, on tombe dans la courbe de ce que l’on nomme la vallée de l’étrange: lorsque l’artificiel nous ressemble trop, au point que cela en devient troublant. 

Coup de ceinture
Avec ses sculptures, l’artiste Monica Bonvicini dissèque les symboles du patriarcat et du pouvoir pour en révéler leur fragilité. Son œuvre résolument engagée, questionne le spectateur sur sa perception du genre et son influence dans notre société. En détournant des objets du quotidien, l’artiste déconstruit les structures traditionnelles de nos sociétés patriarcales. Elle s’intéresse également à la manière dont sont intégrées les notions de genres. Dans les installations de Monica Bonvicini, on retrouve souvent des menottes, des chaînes et des ceintures. Elle instaure ainsi un rapport de force entre le supposé dominant et dominé. De fait, la dualité dans les œuvres de l’artiste est récurrente, qu’il s’agisse du masculin-féminin, de la contrainte-liberté ou encore du publique-privé. Monica Bonvicini rappelle par ailleurs qu’on est loin d’avoir obtenu l’égalité salariale, ni l’égalité en matière de droit, si l’on place son regard à l’échelle mondiale. Monica Bonvicini utilise des ceintures en cuir noir – objet parfois punitif – pour en faire des hamacs (Belt Swing, 2005) ou des canapés (Belt Couch, 2014). De cette manière, on s’assoit sur la domination paternelle. Présentée cette année à Art Basel, l’installation Never Again (2005) au nom explicite prend ses quartiers parmi les œuvres les plus remarquables d’Unlimited. Non sans rappeler les pratiques sadomasochistes, cette dernière est composée de pièces de cuir, parfois perforées, soutenues par des chaînes et harnais formant douze hamacs aux allures de balançoires érotiques. Comme une illustration du pouvoir masculin dans l’architecture, Never Again emprunte des éléments appartenant au monde du bâtiment.

 

Never Again, 2005
Arvida Byström: A Doll’s House, 2022

Quant à  Arvida Byström, elle s’approprie la Love Doll à la manière d’un marionnettiste. Dans A Doll’s House (2022), l’artiste suédoise se met en scène avec Harmony, la tristement célèbre poupée sexuelle AI fabriquée par Realdolls, reproduisant tantôt la Pietà de Michelangelo tantôt des poses sexy. La poupée est à la fois sujet et objet. Parfois on confond l’artiste avec  cette dernière. Arvida Byström étant une digitale native, elle  s’interroge sur la robotisation de l’humain, notamment sur les présences féminines issues de l’intelligence artificielle tel que Siri dans notre vie courante. L’artiste affirme que nos téléphones sont tellement présents entre nos mains que l’on pourrait presque penser qu’ils font partie intégrante de notre corps. De cette manière, il devient de plus en plus difficile de se détacher de l’objet, surtout lorsqu’il est interactif. Il y a comme une fétichisation de l’intelligence artificielle. Ce qui est à l’origine impalpable prend forme dans notre esprit afin de devenir réel. 

Quand l’objet devient sujet
Qui dit fétichisme, dit forcément objet manufacturé. Marks avait déjà toute une théorie sur le fétichisme de la marchandise, la magie que l’on insuffle à un produit. Est-ce que la possession est devenue l’ultime maillon du plaisir. Chez David Lachapelle, les objets industriels forment une raffinerie dans Land Scape (2013). Ici, le paysage est dépouillé de tout être vivant. Malgré le froid associé habituellement à la nature morte, Il émane de ces usines une féerie et une sensualité digne des modèles vivants présents dans l’oeuvre de Lachapelle. Est-ce parce que tous ces objets appartiennent à l’humain qu’ils ne peuvent que le rappeler. Est-ce que le contact avec un humain est conservé dans la mémoire de l’objet? Par exemple, dans Land Scape Kings Dominion (2013), est-ce que le fait de s’imaginer la chevelure chatoyante d’une femme ayant utilisé les bigoudis de la photo ne rend pas cette dernière plus vivante? Qu’on le veuille ou non, on projette toujours quelque chose dans une un objet ou une image.  

David Lachapelle: Land Scape Kings Dominion, 2013
Yannick Lambelet: Cinnamon sky #ariel (girl), 2019
 Lyle Reimer

Masques revendicateur
Chez Yannick Lambelet, le masque fétichiste devient revendicateur d’un type de sexualité que les accessoires fétichistes ont ici pour vocation de rendre visible. Depuis toujours, l’artiste suisse met un point d’honneur à introduire des accessoires BDSM dans ses toiles afin de dépoussiérer les tabous qui subsistent encore autour de la sexualité. Ici l’objet devient porte-parole. Grâce à ses mises en scène picturales, il rend visible des minorités et fait découvrir les codes LGBTQIA+ au grand public. Chez Lambelet, l’accessoire occupe une place centrale.  Dans Doggy style (2019), il en devient même le sujet principal, car il relie l’humain à son animalité, avec une touche d’humour que l’on retrouve partout dans son travail de peintre. L’artiste aime également mettre en scène ses protagonistes dans des positions suggérant des actes fétichistes. C’est le cas avec Cinnamon sky #ariel (girl) (2019), où l’ont découvre deux femmes se léchant les pieds avec une insertion de la Petite sirène découvrant pour la première fois son pied. Dans une deuxième lecture, ont découvre que la fétichisation d’une partie de son anatomie lors de l’apprentissage de son corps et l’apprivoisement de sa sexualité vont de pair. Ces sujets, si profond et tabous, sont dédramatisés grâce aux couleurs et à la légèreté avec lequel l’artiste arrive à les illustrer. 

Jouer avec son corps est d’ailleurs une manière de s’approprier son image. C’est ce que fait l’artiste-écrivain canadien Lyle Reimer sur Instagram, en se créant des masques extravagants à partir d’objets recyclés qu’il reçoit. Il s’interroge sur la valeur d’un objet, ce qui fait que l’on décide de s’en débarrasser. Pourquoi ce dernier, si important à nos yeux, peut perdre de sa valeur au fil du temps. Il serait intéressant de faire un parallèle avec l’usure des relations humaines. Telle une prolongation de ces émotions, l’artiste utilise sont visage comme une toile. Avec ses sculptures faciales, il dévoile son moi profond. Ancien maquilleur professionnel, il collabore aujourd’hui avec les plus grandes Maisons de couture. Une revanche sur son enfance passée dans un petit village au Sud du Canada, où les questions de genres et identitaires étaient problématiques. Dans son travail, l’artiste joue avec les codes liés à des univers contradictoires, créant ainsi des personnages aux histoires hors du commun. 

Qu’il s’agisse de dénoncer ou de faire rêver, le fétichisme a le vent en poupe, car il révèle les fantaisies de notre subconscient. Sorti des sex-shops sordides, il incarne plus que jamais une liberté acquise par les nouvelles générations post-soixante-huitardes. Les accessoires BDSM s’invitent aujourd’hui sur les podiums des plus grands créateurs et dans l’art contemporain, pour notre plus grand plaisir.

Rémy Da Costa: Money Makes Art, 2021
Rossie Gibbens: Professional Body, 2018
Yannick Lambelet: Doggy style, 2019
 

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